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LA SFIO ET LA GUERRE, juillet-août 1914

11 Novembre 2014 , Rédigé par histege Publié dans #Prolongements

LA S.F.I.O. ET LA GUERRE

juillet-août 1914

 

INTRODUCTION

1) Bibliographie

* Jean-Jacques BECKER, Victoire et frustrations (1914-1929), Paris, Points-Seuil-Histoire 1990.

* Jean-Jacques BECKER, La France en guerre, 1914-1918, La grande mutation, Bruxelles, Complexe, « Questions au XXe siècle », 1988.

* Jean-Jacques BECKER, Les Français dans la Grande Guerre, Paris, R. Laffont, 1980.

* Jean-Baptiste DUROSELLE, Histoire de la Grande Guerre. La France et les Français, 1914-1920, Paris, Richelieu, 1972.

* Jacques DROZ dir., Histoire générale du socialisme, Paris, P.U.F., t. 2, 1979.

* Jean TOUCHARD, La gauche en France depuis 1900, Paris, Le Seuil, 1977.

* Michel DREYFUS, L'Europe des socialistes, Bruxelles, « Questions au XXe siècle », 1991.

* Alfred ROSMER, Le Mouvement ouvrier pendant la guerre, t.1, Paris, Librairie du Travail, 1936.

2) Présentation des textes

a) Nature

            Tous les deux sont des manifestes : écrits publics et politiques propres à définir une orientation politique ou une doctrine, qui sous-tendent une idée de nouveauté et de tournant.

b) Date

            Les deux textes sont publiés à un mois d'intervalle :

            - 28 juillet 1814.

            - 28 août 1814.

c) Les auteurs

        Les auteurs sont multiples. Mais, ils appartiennent tous au même parti qui a la responsabilité politique des deux textes : la S.F.I.O., Section française de l'Internationale socialiste1, fondée en 1905 par la fusion de plusieurs courants socialistes.

            Le premier émane du bureau politique de la S.F.I.O, le second de toute la S.F.I.O., à savoir le groupe parlementaire, la commission administrative permanente et le conseil d'administration de l'Humanité.

4) Le contexte historique

a) La crise de juillet 1914

            28 juin : attentat de Sarajevo.

          Le premier texte est publié en pleine crise internationale de juillet 1914. Quelques jours auparavant, s'est tenu un congrès socialiste du 14 au 16 juillet, prévu de longue date pour préparer un grand congrès de l'Internationale socialiste pour août 1914 chargé d'étudier les moyens d'empêcher une guerre éventuelle. Le congrès s'achève par le vote d'une m0tion défendue par Jean Jaurès qui appelle en cas de guerre à une grève générale ouvrière, simultanément organisée dans les pays concernés pour imposer aux gouvernements le recours à l'arbitrage. Le 28 juillet, la crise est dans sa phase d'accélération : c'est le jour où l'Autriche-Hongrie déclare la guerre à la Serbie.

b) Les déclarations de guerre et les premières opérations militaires, août 1914

           On est dans la phase de généralisation de la guerre. Le 3 août, l'Allemagne déclare la guerre à la France. Le 4 août, c'est au tour du Royaume-Uni de déclarer la guerre à l'Allemagne.

      La phase militaire commence peu avant le manifeste de la S.F.I.O. du 28 août. L'offensive française en Lorraine des 19-20 août échoue. Le 20 août, les Allemands occupent Bruxelles. Du 21 au 23 août, Français et Anglais sont défaits dans la bataille des frontières (Ardennes et Charleroi) : les Français sont battus à Charleroi. Sur le front Est, la bataille du Tannenberg entre l'Allemagne et la Russie est engagée le 26 août (elle se termine le 29). Sur le front Ouest, les Allemands progressent vers le Sud et se rapprochent de Paris.

5) Structure des textes

            Le premier texte s'organise ainsi :

            1. une analyse politique des conditions responsables de la crise.

            2. l'affirmation de la position de la S.F.I.O.

            3. demande faite au gouvernement de mener une politique de médiation.

            Le deuxième texte s'ordonne pour sa part :

            1. le parti socialiste autorise deux de ses membres à entrer dans le gouvernement de Défense nationale.

            2. le parti, invoquant Jaurès, se consacre à la défense de la France.

            3. le parti veut défendre l'idée socialiste et y rallier le gouvernement.

7) Le résumé

       Le 28 juillet 1914, la S.F.I.O. manifeste son opposition à une guerre qu'elle croit  pouvoir empêcher. Mais le 28 août, elle s'engage et cherche à justifier l'entrée de socialistes dans l'Union sacrée.

8) La problématique

       Comment expliquer le changement apparemment brutal dans l'attitude de la S.F.I.O. face à la guerre, passant rapidement de l'opposition à l'Union sacrée en l'espace d'un mois, juillet-août 1914 ?

9) Le plan

I. L'opposition à la guerre, juillet 1914.

II. La S.F.I.O. s'engage dans l'Union sacrée.

 

I. L'OPPOSITION À LA GUERRE

1. Une analyse politique toute théorique : la conception socialiste et marxiste

       L'analyse de la tension politique qui risque de mener à la guerre est toute théorique. Elle prend son argumentation dans la conception socialiste et marxiste traditionnelle.

            a. L'explication capitaliste

        Le premier responsable de la guerre est tout désigné : « l'anarchie fondamentale du système social », celle du système capitaliste. L'anarchie est provoquée par la libre concurrence qui entraîne « les compétitions des groupes capitalistes », des groupes issus du processus de compétition capitaliste, qui ont des liens avec leur gouvernement respectif.

            « Les convoitises coloniales » sont dans l'esprit de la S.F.I.O. liées à cette conception et illustrent une mondialisation de la compétition des groupes qui se disputent les pays faibles. Elles ne sont qu'un aspect des « violences de l'impérialisme ».

            b. L'explication impérialiste

          Le mot impérialisme est apparu à la fin du XIXème siècle et dans les premières années du XXème siècle. Si le sens premier du mot vient d'impérial, empire, imperium (le général victorieux romain), il a pris un sens précis en Angleterre, en 1880, avec le mot imperialism. L'impérialisme est la politique suivant laquelle un Etat cherche à étendre sa domination politique ou économique au détriment d'autres Etats.

          C'est un économiste anglais de tendance socialiste, Hobson, qui, l'un des premiers, l'a utilisé (Imperialism, 1902). Puis ce fut le tour de Rudolf Hilferding et de Rosa Luxemburg. L'impérialisme, selon eux et les socialistes, est un phénomène lié à l'évolution du capitalisme moderne. Parvenu à un certain stade de développement et de concentration, il devient expansionniste, par suite de besoin de débouchés.

          Cette évolution dans le domaine économique se reflète sur le plan politique, sur le plan de la conduite des Etats qui mènent une politique extérieure de conquêtes et d'expansion. Les rivalités économiques entre les grands pays capitalistes débouchent sur des tensions politiques. Ainsi, selon Jaurès : « Le capitalisme porte en lui la guerre comme la nuée porte l'orage. »

          Voilà, selon les socialistes, l'explication de la cause qui provoque « depuis 10 ans dans toute l'Europe une tension permanente. »

2. La montée des tensions internationales

            Le premier document fait allusion aux crises internationales qui se sont multipliées depuis 10 ans et illustrent la montée progressive des tensions :

            * la crise marocaine.

            * la crise bosniaque, 1908-09.

            * la 2e crise marocaine, 1911.

            * les conflits balkaniques.

            * la crise de juillet 1914.

3. L'hostilité de la S.F.I.O. à la guerre

            Les socialistes affirment leur hostilité à la guerre : « les prolétariats de tous les pays se lèvent et protestent ». Est fait allusion :

            - à l'hostilité de la IIe Internationale contre la guerre.

            - en France, la S.F.I.O. et la C.G.T. ont organisé des meetings et des manifestations.

            - en Allemagne, le S.P.D. déclare refuser le vote des crédits de guerre.

            Le lendemain, Jaurès prendra la parole à Bruxelles.

            La position des socialistes, ce jour-là, est dans la droite ligne de la politique pacifiste définie au congrès précédent.

            Il n'est pas fait mention de grève révolutionnaire, qui ne peut être que simultanée et qui ne se faire qu'après avoir pris contact avec les autres partis socialistes. Une grève déclenchée unilatéralement en France mettrait celle-ci dans une position de faiblesse et encouragerait une agression ennemie : inverse du résultat recherché.                              

4. Faire pression sur le gouvernement pour qu'il se fasse médiateur

       Une solution négociée apparaît d'autant plus envisageable aux socialistes car elle est « rendue plus facile par l'empressement de la Serbie à accorder une grande partie des demandes de l'Autriche. » Allusion à l'ultimatum préparé en commun par l'Autriche et l'Allemagne et adressé le 23 juillet à la Serbie. Le mouvement ouvrier réagit mollement comme toutes les formations politiques. Les Serbes ont satisfait à un grand nombre des « demandes » autrichiennes. L'ultimatum exigeait la fin des campagnes contre l'Autriche-Hongrie, la révocation des fonctionnaires serbes coupables de menées antiautrichiennes et la dissolution des groupes nationalistes. Mais, Belgrade a repoussé l'article 6 qui lui imposait la participation à l'enquête sur l'attentat de fonctionnaires austro-hongrois.

            La S.F.I.O. pense donc qu'il est possible de négocier. Elle croit encore pouvoir arrêter la guerre. Toutefois, les tentatives faites le 26 juillet par la Grande-Bretagne et la Russie n'eurent pas de résultat.

       La direction nationale croit, avec Jaurès, à la volonté de paix du gouvernement français. On pense que la crise sera longue et le B.S.I. n'a sa réunion prévue que pour le 9 août. La direction n'a qu'une confiance ambiguë dans le gouvernement français. Déclencher une grève générale contre un gouvernement pacifique ne lui paraît pas possible. La suspicion est forte vis-à-vis du mouvement ouvrier allemand : la S.F.I.O. pense qu'il ne fera rien contre son gouvernement.

     La S.F.I.O. souhaite que la France exerce une influence modératrice sur la Russie qui pourrait être, « entraînée à chercher dans la défense des intérêts slaves un prétexte » à la guerre. La Russie, au nom du panslavisme, prétend défendre les intérêts des autres peuples slaves, et notamment la Serbie. Les précédentes crises balkaniques l'ont montré. Elle risque donc d'entrer en conflit par le mécanisme des alliances, si son allié est attaqué.

            La S.F.I.O. s'attribue une attitude analogue à celle du S.P.D. en Allemagne face à son gouvernement. L'Allemagne connaît ses premières grandes manifestations contre la guerre, avec un appel de la direction de la social-démocratie.

 

II. LA S.F.I.O. S'ENGAGE DANS L'UNION SACREE

 

      La S.F.I.O., c'est l'objet du deuxième texte, cherche à justifier l'entrée de socialistes dans le gouvernement Viviani remanié.

1. La guerre juste : la nécessité de la Défense nationale

    Les socialistes français, mais aussi les syndicalistes de la C.G.T., admettent, avec la percée allemande, que la responsabilité de la guerre incombe à l'Allemagne et que la riposte française est celle d'une guerre juste de Défense nationale. D'abord résignée et désolée, l'opinion socialiste devient résolue : les socialistes ont la conviction d'être victimes d'une agression. On s'en prend ainsi à Guillaume II, à l'autocratie et au pangermanisme allemand.

     Ainsi, se justifie le thème de la Défense :

            - la Défense de la patrie : « c'est de l'avenir de la nation, c'est de la vie de la France qu'il s'agit aujourd'hui. » Le nationalisme communard ressurgit, la défense de la patrie en danger, selon un réflexe jacobin, de défense révolutionnaire.

            - la défense de la liberté : c'est ici un réflexe de défense de la liberté menacée, appuyé sur le nationalisme jacobin, dans la ligne de la révolution française.

            - la Défense de la République face à l'autocratie allemande. Là aussi, sursaut jacobin de défense de la République en danger, la république étant devenue le régime de la révolution.

            - la Défense de la civilisation : but plus global, celui de la lutte de la civilisation contre la barbarie. Ici, on fait parler les morts. On invoque la figure de Jaurès, qui dominait encore, peu avant sa mort, la S.F.I.O. et qui prônait un pacifisme internationaliste, cherchant à empêcher la guerre. Le changement de l'attitude politique de la S.F.I.O. est justifié en appelant Jaurès, à la caution : au-delà de la défense de la France, il est un combat plus vaste, en faveur de l'humanisme, « la liberté, la République, la civilisation. »

2. La guerre juste : la rhétorique socialiste

     On ne se bat pas que pour la patrie. Le but révolutionnaire n'est pas écarté. La S.F.I.O. lutte pour une « conviction », « pour que le monde affranchi de l'oppression étouffante de l'impérialisme et des atrocités de la guerre jouisse enfin de la paix dans le respect des droits de tous. »

         * La rhétorique marxiste traditionnelle, avec le slogan « Debout les Damnés de la terre ! », reprend la lutte des classes, entre les dominés et les dominants, entre les prolétaires et les capitalistes.  Mais, il est question plutôt d'oppression, c'est-à-dire de perte de liberté, que d'exploitation.

    * La guerre contre l'impérialisme : une guerre entre les anti-impérialistes et les impérialistes. Ici, dans l'opinion des socialistes, c'est l'Allemagne qui est exclusivement impérialiste, non la France. C'est une rupture en regard de son attitude d'avant-guerre : la guerre impérialiste ne caractérise plus qu'un seul camp : entrer dans la guerre impérialiste pour lutter contre elle ? « Oppression étouffante » : un État réduit un autre à la sujétion ; définition politique : dès lors, l'Allemagne est seule responsable, ayant déclenché la guerre et envahi les régions frontières de la France, la Grande-Bretagne et la France obéissent à un réflexe de défense, notamment de la liberté.

        L'ambiguïté du mot permet de masquer des conceptions normalement inconciliables : les socialistes et les ouvriers peuvent ainsi s'engager dans la défense nationale, sans apparemment renier leur conviction révolutionnaire. Désormais, la classe ouvrière fait partie intégrante de la Nation.

         * La défense de la paix : on retrouve ici le mot d'ordre pacifiste internationaliste opposé à la guerre.

      * Transformer la forme du gouvernement, de l'intérieur : « cette conviction, les ministres socialistes la communiqueront au gouvernement tout entier. Ils en animeront son travail. » La S.F.I.O. se donne un grand but, une tâche difficile, qui sert à masquer aussi sa participation au partage de la responsabilité politique dans la conduite de l'effort de guerre. Elle veut désarmer les contestataires.

3. L'entrée des socialistes dans le gouvernement de Défense nationale

      La S.F.I.O. prend « une décision mûrement pesée » de participer au gouvernement Viviani, remanié. L'Union sacrée se fait au sommet et engage la formation politique et sa direction.

            Cette décision se traduit par l'entrée au gouvernement de deux personnalités socialistes :

            - Jules Guesde : ministre sans portefeuille; il apporte sa caution de doctrinaire intransigeant, lui le petit-fils de Marx, qui a contribué à introduire le marxisme en France.

            - Marcel Sembat : ancien blanquiste, qui a rejoint le CCR en 1895, ministre des Travaux Publics.

            Léon Blum est chef de cabinet.

 

4) Une « décision mûrement réfléchie » ?

            Essai d'explication du retournement rapide de l'attitude de la S.F.I.O.

         Le 29-30 juillet, réunion du BSI : les dirigeants croient la guerre impossible et pensent que la solution à la crise sera pacifique. L'Internationale est bloquée surtout par les socialistes français. Pour eux, le principal responsable c'est l'impérialisme allemand et austro-hongrois, leur prolétariat est coupable de ne pas s'en rendre compte. Ne veulent pas d'une action de paix de l'Internationale par l'entremise des pays neutres. Porte l'échec jusqu'en 1917. La SFIO confère un cachet socialiste et internationaliste aux buts de guerre alliés et finalement partage la responsabilité dans la conduite de la guerre.

            La précipitation des événements :

            31 juillet : assassinat de Jaurès.

       1er août : déclaration de guerre de l'Allemagne à la Russie; la France décrète la mobilisation générale.

         En fait, la décision est rapide et sans débat : le gouvernement Viviani présente ses projets de loi qui sont adoptés unanimement à la Chambre des députés : organiser la défense nationale avec des crédits militaires.

           Le 4 août, au matin : Léon Jouhaux déclare sur la tombe de Jaurès : « Nous serons les soldats de la liberté. »

            Ainsi :

            1er août : mort de l'Internationale.

            4 août : mort de l'internationalisme.

 

 

CONCLUSION

           Les deux manifestes illustrent le renversement complet, à 180°, de l'attitude officielle de la S.F.I.O. face à la guerre, l'espace d'un mois, du 28 juillet au 28 août, montrant la précipitation incroyable des événements.

         La S.F.I.O. ne réussit pas à empêcher la guerre et à échapper au tourbillon. Échec du mouvement socialiste : il n'est pas responsable du conflit, mais n'a pas su l'empêcher. Par la suite, il s'engage dans l'Union sacrée et en partage la responsabilité. La S.F.I.O. décide de s'engager dans l'Union sacrée, à la défense de la France ; une attitude scellée par une participation directe et officielle à un gouvernement de Défense nationale. Les deux ministres socialistes sont bientôt rejoints par un troisième, le 29 octobre 1914, Albert Thomas, sous-secrétaire d’État à l'Artillerie, puis ministre de l'Armement de décembre 1916 à décembre 1917.

           Il s’agit d’une rupture historique : la S.F.I.O. renie dans les faits ses prises de position théoriques socialiste et marxiste d'un avant-guerre, dominé par le mot d'ordre de « guerre à la guerre », appuyé sur l'internationalisme et le combat de chaque parti socialiste contre le gouvernement de son pays. Le mouvement ouvrier s'effondre et est emporté dans la guerre. Il y a une grande disjonction entre les déclarations de principe, théorique et doctrinale, et les faits.

           Mais :

                        - l'historiographie aujourd'hui [années 1990], autour de Jean-Jacques Becker, privilégie le facteur de continuité dans l'attitude politique de la S.F.I.O. et dans l'attitude de la masse des ouvriers. Il n'y a rien de surprenant : les ouvriers sont plus sérieusement mus par le nationalisme que par le socialisme. La direction de la S.F.I.O., elle-même acquise aux mêmes idées, justifie la mobilisation de masse des ouvriers en adoptant une ligne politique qui la suit et évite de briser complètement l'organisation du parti.

             - la S.F.I.O. n'est pas le seul parti européen à s'engager ainsi. C'est toute l'Internationale qui s'effondre et la plupart des partis socialistes européens se résument à la même attitude. Mais le parti qui a opposé une résistance minoritaire la plus forte est le S.P.D. Et la S.F.I.O. va illustrer l'exemple de la « collaboration de classe » la plus avancée de tous les partis socialistes européens.

            Ainsi, le mouvement socialiste se brise sur l'intégration nationale. La nation est plus que plus forte que l'internation. Les frontières géographiques et nationales sont plus fortes que les frontières de classe. Désormais, la S.F.I.O. affiche dans les faits sa propension réformiste, c'est-à-dire de participation à la vie politique nationale, dans le cadre des règles définies, avec l'idée, non plus de briser le régime capitaliste et bourgeois par la voie radicale de la révolution, mais de la réforme intérieure progressive. Mais, la S.F.I.O. ne participera à un gouvernement qu'en 1936.

            Cette évolution générale va susciter un malaise notamment chez les jeunes militants, puis une opposition minoritaire, qui sera grandissante :

            - d'abord au sein de la C.G.T., autour de la Vie Ouvrière (Pierre Monatte et Alfred Rosmer).

            - puis, au sein de la S.F.I.O., à partir de mai 1915, notamment dans la Fédération de la Haute-Vienne, puis autour de Jean Longuet. La S.F.I.O., avec une tendance plus radicale, est partiellement et indirectement engagée à la conférence de Zimmerwald, septembre 1915, qui voit le regroupement d'une opposition socialiste internationale à la guerre, quoiqu'encore très limitée, qui se radicalise à la conférence de Kienthal (1916).

         Sur la pression des pacifistes, dont le poids a augmenté suite à la crise de 1917, la S.F.I.O. se retire du gouvernement en septembre 1917, pour éviter son éclatement. Cette tendance devient majoritaire en juillet 1918 et au congrès du 6 au 9 octobre 1918, elle prend la direction de la S.F.I.O., avec (Ludovic) Oscar-Louis Frossard.

 

Aziz Sadki

 


1 La IIe Internationale, fondée en 1889, à Paris.

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Mort de l'historien Eric Hobsbawm

18 Octobre 2012 , Rédigé par histege Publié dans #Prolongements

 

 

1er octobre 2012 : mort d'Eric Hobsbawm, grand historien britannique, né en 1917. Historien d'avant-garde, spécialiste des bouleversements du monde contemporain, d'obédience marxiste mais très ouvert, au sens à la fois intellectuel et géographique, profondément humaniste, qui a continûment résisté aux pressions idéologiques ambiantes et dominantes.

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Un président de la république élu au suffrage universel en France ? Le débat fondateur du 6 octobre 1848.

16 Octobre 2011 , Rédigé par histege Publié dans #Prolongements

DEBAT SUR LE MODE D'ELECTION

DU PRESIDENT DE LA REPUBLIQUE

 

Assemblée constituante, 6 octobre 1848

 

Pour lire des extraits du débat entre Jules Grévy et Lamartine : Un président à la tête de la république en France, depuis 1849

 

INTRODUCTION

 

1. Bibliographie

 

* Maurice AGULHON, 1848 ou l'apprentissage de la République, 1848-1852, Paris, Points-Seuil Histoire, 1973.

* Louis GIRARD, La IIe République, Paris, Calmann-Lévy, 1968.

* Denis LACORNE, L'Invention de la République, Paris, Hachette, col. "Pluriel", 1991.

* André JARDIN, Alexis de Tocqueville, 1805-1859, Paris, Hachette, 1984.

 

2. Présentation des textes

 

Nature et date

 

         Deux discours politiques parlementaires, prononcés le 6 octobre 1848 à la tribune de l'Assemblée nationale et publiés le lendemain dans le Moniteur universel.

 

Auteurs

 

         Jules Grévy (1807-1891) :

         - de famille campagnarde du Jura

         - avocat

       - républicain modéré : élu en 1848 à l'Assemblée constituante (puis à l'Assemblée législative)

       - sa grande carrière vient après avec l'opposition à l'Empire et surtout avec les premières années de la IIIe République (président de la République, 1879-1887).

 

         Alphonse-Marie-Louis de Lamartine (1790-1869) :

        - poète romantique : auteur en 1820 des Méditations poétiques ; académicien depuis 1830

           - un moment diplomate, 1820-sept. 1830.

           - député à partir de 1833

        - à partir de 1842, passe à l'opposition active à la monarchie de Juillet, contre l'immobilisme de Guizot ; fonde un journal d'opposition et publie l'Histoire des Girondins (1847)

          - rôle de premier plan dans la révolution de février 1848 : forme le gouvernement provisoire et proclame la République, comme ministre des Affaires étrangères. Le 23 avril, élu dans 10 départements et mobilise 1 600 000 voix. Mais, le 10 mai, n'est élu qu'en 4e position lors de l'élection de la Commission exécutive par l'Assemblée constituante

        - à partir de là, sa popularité décroît ; son programme apparaît comme trop utopique : rallier et concilier tous les partis sur son seul nom : d'où la méfiance à la fois de l'extrême gauche et de la droite modérée

             - à la suite des journées de juin, on lui reproche d'avoir manqué d'énergie

             - prend une part active à l'élaboration de la Constitution :

                   - souligne le danger du bonapartisme

                   - soutient l'élection du président de la République au suffrage universel.

 

Contexte historique

 

     Depuis l'insurrection de juin, la Commission exécutive a dû laisser la place au gouvernement du général républicain Cavaignac, formé le 28 juin, à qui l'Assemblée constituante a remis les pleins pouvoirs.

         Réaction au pouvoir :

      - des hommes, comme Cavaignac, sont des républicains radicaux, mais étrangers à la question sociale. Glissement à droite, avec réintégration de l'ancienne gauche dynastique (Barrot), retour de Thiers...

        - Lamartine effacé

        - extrême gauche éliminée : Blanqui emprisonné, fin août Louis Blanc part pour l'exil.

         Une Commission a été chargée d'élaborer le projet de la constitution à partir de mai 1848 :

           - légère majorité des républicains modérés, dont le président Cormenin (rédacteur de la loi électorale) et Armand Marrast, ancien directeur du National.

        - forte minorité conservatrice : Barrot, Thiers, Tocqueville, Beaumont, Dupin, Dufaure.

         - 2 « montagnards » : Lamennais (qui démissionne rapidement) et le fouriériste Victor Considérant (ne joue pas un grand rôle).

         Son travail est terminé peu avant l'insurrection de juin.

      Depuis le 4 septembre, l'Assemblée commence à discuter de la Constitution en première lecture.

         Le 17 septembre : Louis-Napoléon Bonaparte, réélu, vient siéger à l'Assemblée (élu le 4 juin, préfère rester en Angleterre où il se trouvait en exil).

 

Structure des textes

 

         Le discours de Jules Grévy est plus clairement construit que celui de Lamartine, qui donne plus de place aux effets rhétoriques.

 

Plan

 

I. Le président de la République, un roi caché

II. Les risques du suffrage universel : le césarisme

III. Deux visions de la République

 

I. LE PRESIDENT DE LA REPUBLIQUE, UN ROI CACHE

 

        Jules Grévy examine la relation entre le Président de la République et la question intérieure. Il conteste le fait que ses contradicteurs veuillent fonder une « République démocratique ». Il fait l'inventaire des pouvoirs du président de la République, qu'il compare à ceux de Louis-Philippe. Pour lui, les pouvoirs que l'on projette de confier au président de la République sont exorbitants et il définit ainsi deux catégories : la « force matérielle » de l'ancien roi et la « force morale » nouvelle que confère le suffrage universel. Reprenant l'essentiel des pouvoirs de l'ancien monarque, le président ajoute une autorité plus grande, issue de la souveraineté populaire.

 

1. Un pouvoir exécutif fort

 

         La « force matérielle » : Grévy (tout comme Tocqueville) semble ici dénoncer la concentration du pouvoir et la centralisation administrative (sur laquelle on veut fonder la stabilité de l'édifice politique républicain).     

         Le président de la République est le chef du pouvoir exécutif et le chef de l'État (distinction théorique entre les deux notions, mais confusion pratique) :

      1. reconnaît qu'en politique étrangère, le président de la république a une compétence plus limitée que l'ancien roi. Sur ce point, il se trouve en accord avec Tocqueville

            2. dispose de la force armée : maîtrise de l'armée, conduite de la guerre...

         3. nomme aux emplois civils et militaires : nomme et révoque les ministres, les grands agents de l'administration (dont les secrétaires d'État...) et les commandants des forces armées

             4. dispense toutes les faveurs

       5. a tous les moyens d'action, toutes les forces actives : haute main sur l'administration qui est très puissante. Ici, Grévy rejoint l'analyse de Tocqueville qui parle de l'instabilité politique et constitutionnelle mais de la stabilité et de la puissance de l'administration, véritable relais du pouvoir depuis la fin de l'Ancien Régime.

         Ainsi, le président a tous les pouvoirs de contrainte et d'application des décisions (rôle de l'administration).

 

 Une compétence législative limitée

 

       Les restrictions du chef du pouvoir exécutif sont plus grandes en matière législative que du temps de Louis-Philippe, remarque Grévy qui se déclare être en accord sur ce point avec Tocqueville.

 

2. La perversion monarchique du président de la République

 

        La phrase clé, donnée par J. Grévy, est : « un semblable pouvoir, conféré à un seul, quelque nom qu'on lui donne, roi ou président, est un pouvoir monarchique ».

        Du fait de la souveraineté populaire et de la puissance instrumentale, le président de la République risque de transformer, avec facilité, son pouvoir en pouvoir monarchique : danger de la restauration monarchique.

 

       Le président de la République ajoute une « force morale » capitale, que ne possédait pas de cette façon l'ancien roi qui se prévalait d'une souveraineté historique, monarchique (la monarchie des Bourbons a fait l'histoire de France).

 

 

II. LES RISQUES DU SUFFRAGE UNIVERSEL : LE CESARISME

 

1. Un président souverain par l'élection

 

        Lamartine est un partisan farouche de l'élection du président de la République au suffrage universel. Il y met toute sa personne dans la réussite de cette idée : souveraineté populaire, en laissant s'exprimer la voix populaire et en donnant au président la sanction populaire : un président souverain. Principe intangible : il entend courir les dangers que révèle Grévy.

         Par l'élection au suffrage universel et donc par délégation, le président reçoit la souveraineté populaire, le concours de millions de voix. Ainsi, il n'obéit plus aux chambres, sur lesquelles il exerce une sorte de supériorité :

      - supériorité exécutive, avec la puissance gouvernementale, administrative et militaire, outil d'une rare efficacité que la chambre ne possède d'aucune façon

          - supériorité en termes de souveraineté : la souveraineté populaire s'incarne plus efficacement dans un seul homme.

         - de plus, il y a une concurrence de principe avec la souveraineté populaire qui débouche dans les assemblées : les assemblées (ici, une seule assemblée dans la Constitution, au lieu du bicaméralisme ; le Sénat ou l'ancienne pairie, jugés antirépublicains sont éliminés).

 

2. La perversion césarienne

 

     La deuxième transformation possible, qui découle précisément du suffrage populaire, c'est-à-dire de la délégation de souveraineté, est le césarisme ou plus précisément le bonapartisme. Jules Grévy rappelle un antécédent qui a servi à la consolidation d'un pouvoir personnel, les élections de l'an 10 : allusion claire au césarisme qui ont donné à « Bonaparte la force de relever le trône et de s'y asseoir » ; Bonaparte ne se satisfaisant pas d'être élu Premier Consul pour 10 ans par le Sénat (qu'il avait profondément épuré) passa par l'élection populaire et posa cette question en forme de plébiscite (plèbe : la population, allusion à l'histoire romaine) : « Napoléon Bonaparte sera-t-il consul à vie ? », avec pour résultat : 3 600 000 oui et 8 374 non. En août 1802, le Sénat le proclama Premier Consul à vie.

       Le retour de Louis-Napoléon Bonaparte pèse lourdement sur les commissaires et les débats à propos de la Constitution. Élu le 4 juin, à la surprise générale, il provoque un tollé. Depuis l'Angleterre, où il se trouve en exil, il démissionne. Le 17 septembre, il est de nouveau réélu et siège à l'Assemblée : il s'efforce de ne pas attirer les foudres sur lui (suspicion...).

         L'élection apporte au césarisme une légitimité pour fonder une monarchie, issue de la décision populaire, qui n'est pas celle de la légitimité historique de la monarchie traditionnelle, comme celle des Bourbons par exemple.

         Le césarisme apparaît ainsi comme une voie de contournement des contre-pouvoirs éventuels : le césar peut se prévaloir de l'adhésion populaire pour réduire à la docilité la (les) chambre(s).

         Ainsi, par la faiblesse des contre-pouvoirs, la République risque de sombrer dans le despotisme (les garanties prévues par la constitution sont insuffisantes).

 

3. Les facteurs

 

La faiblesse du personnel politique

 

         Il n'y a pas de garantie absolue dans le personnel politique qui serait profondément attaché à la République. Il n'y a pas que de « purs républicains » soucieux de quitter le pouvoir et de laisser jouer la règle démocratique :

    1. risque qu'il y ait un « ambitieux » qui se joue des institutions et des pouvoirs et veuille s'accrocher au pouvoir et de renverser la République

      2. un homme populaire, plébiscité, démagogue

      3. un général victorieux : allusion directe à Bonaparte (le sauveur, auréolé de la gloire militaire)

    4. un membre des familles régnantes qui peut chercher à utiliser l'attachement dynastique des Français (Bourbons et Orléans).

 

Le facteur conjoncturel de crise

 

       Ces hommes, démagogues etc., peuvent utiliser une situation de crise ou traumatique pour se hisser au pouvoir, attirer à soi tous les espoirs, cristalliser tous les mécontentements. La crise multiforme de 1846-1848 (1849) :

       - crise commerciale

       - crise sociale : peuple assaillit par la misère, travaillé par la souffrance, miné par les déceptions... Terrain favorable aux démagogues et aux despotes.

 

III. DEUX VISIONS DE LA REPUBLIQUE

 

1. La République de Washington

 

        Lamartine s'est donné pour tâche personnelle de fonder la République, grande œuvre auquel il associe son destin. Il met dans le débat tout son poids dans la balance. Il prône ainsi une voix idéale de la République, qui cherche à confondre la République expérimentée, sous sa direction, depuis février et la République américaine : ici on retrouve une partie des thèmes du Préambule, qui a été l'objet d'une longue discussion (sur les principes).

         Pourquoi parle-t-il de République américaine ?

        1. le modèle extérieur est alors fascinant et sert de référence (1783, Constitution américaine)

         2. on reprend, pour le chef de l'exécutif, le caractère présidentialiste du président américain qui est :

                - à la fois chef de l'Éxécutif et chef du gouvernement (pas de premier ministre)

           - élu au suffrage universel ; seul Marrast veut une élection par l'Assemblée, espérant être investi par celle-ci

                 - élu pour une durée de 4 ans

       3. on sent ici l'influence profonde de Tocqueville, auteur de la Démocratie en Amérique (deux volumes publiés en 1835 qui eurent un grand succès, deux autres en 1840, mais avec moins de succès) et de son ami de Beaumont, avec qui ils firent une mission d'enquête sur le système pénitentiaire américain en 1831. Ce fut l'occasion d'une grande étude sur les institutions politiques (Tocqueville) et les mœurs (de Beaumont) américaines.

 

2. La tradition révolutionnaire française

 

    Mais on ne reprend pas le système bicaméral américain, où le Sénat reproduit l'organisation confédérale de l'Union. Au contraire, le monocaméralisme s'emprunte à la tradition révolutionnaire française, jacobine et centralisatrice. Ceci explique la création d'un pouvoir fort, réaction à la secousse révolutionnaire de février, mais aussi de juin : volonté de restauration de l'autorité de l'État.

         Différences de taille avec l'exemple américain :

        - pas de centralisation aussi forte, mais fédéralisme

    - la République américaine s'est établie contre les Anglais et sans secousse révolutionnaire intérieure, au contraire de la situation française : il existe, dans la population, un état social démocratique, au contraire de la France, où on veut acclimater des institutions politiques libres, mais sans pratique sociale.

      - union de l'éthique protestante et du politique : religion et politique se mêlent intimement ; le religieux crée un « être-ensemble » qui vient amortir les violences politiques. Le puritanisme se marie bien avec les institutions libres. En France, religion et république se sont violemment affrontées.

 

3. Un conflit d'interprétation : deux républiques

 

         Le conflit entre Grévy et Lamartine reflète deux conceptions de la République qui habitent les républicains au pouvoir :

      - une certaine république, faite d'autorité, sinon autoritaire, avec un pouvoir exécutif fort personnifié par un président de la République aux pouvoirs monarchiques. Comme dans le Préambule, Lamartine s'en remet à une double transcendance ou providence : Dieu et le peuple (et non plus Dieu et le roi ou césar) ; c'est une fatalité qu'il faut courir : à long terme éducation du peuple à la démocratie. Le président de la République échappe à la Chambre et reçoit une légitimité populaire de la même façon que la Chambre. On sent ici l'inspiration des monarchistes : prévoir une certaine restauration monarchique ; mais pour lors pas de roi, d'où on se tourne vers la solution américaine. Cette République veut se garder des subversions populaires, notamment en réaction à l'insurrection de juin (souci d'ordre) : elle prône davantage la stabilité administrative que la recherche d'acclimatation de la démocratie politique.

      - une certaine république, modérée, soucieuse d'équilibre des pouvoirs et soucieuse de contenir les perversions que peuvent laisser aussi bien les insuffisances institutionnelles que politiques. Elle veut un président de la République issu de l'Assemblée et du pouvoir législatif, avec le principe que la souveraineté est indivisible. La critique que fait Grévy est un peu trop systématique notamment sur le caractère de l'élection et la limitation de la durée du mandat présidentiel.

 

 

CONCLUSION

 

         La première lecture de la discussion de la Constitution à l'Assemblée se termine le 27 octobre. Une deuxième lecture a lieu du 30 octobre au 4 novembre. Comme pour le Préambule, le mode d'élection du président de la République est :

         1. l'occasion d'un grand débat, sur lequel apparaissent des points d'achoppement

         2. déjà lié aux figures qui sont susceptibles de se porter candidates, notamment Louis-Napoléon Bonaparte d'un côté, dont l'importante victoire aux élections comme représentant du peuple est aussi symbolique que massive ; l'autre figure est celle du pouvoir, le général Cavaignac.

      Jules Grévy fait une critique sans concession des pouvoirs considérables conférés au président de la République, qui apparaît comme un authentique monarque caché, formidablement servi par la sanction et la souveraineté populaire. Le déséquilibre des pouvoirs est trop flagrant, avec une grande force de contrainte liée à sa puissance étatique, militaire et administrative et à sa souveraineté qui est immédiatement concurrente de celle de l'Assemblée. Le suffrage universel risque selon lui de faire le jeu de la démagogie. Les partisans de Cavaignac et les républicains les plus convaincus et les plus égalitaires appuient un amendement Grévy qui supprime la magistrature présidentielle.

         Mais Alphonse de Lamartine, comme le montre fort bien son discours, entend courir le risque. Il veut fonder une république avec une seule chambre et l'élection du président de la République au suffrage universel. Appréciant peu Cavaignac, Lamartine apporte son concours à la droite et emporte avec lui la masse des indécis.

         La Constitution dresse le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif l'un contre l'autre ; au lieu de chercher à prévoir constitutionnellement le règlement des désaccords, elle établit d'abord la rivalité et le conflit, sur la base d'une souveraineté concurrente.

         Deux simples clauses de protection sont adoptées :

         - correction contre le danger du suffrage universel, s’il n'y a pas de majorité absolue du corps électoral (environ 4.5 millions de voix), l'Assemblée élit le chef de l'exécutif. Celle-ci s'avérera inutile.

         - président non rééligible ; une procédure (article 68) défensive et répressive est prévue dans le cas où le président voudrait faire un coup d'État. Bonaparte passera outre.

        Le vote sur le mode d'élection du président donnera une grande victoire aux partisans du suffrage universel : 627 contre 130.

         Le 4 novembre : vote presque unanime de la Constitution par l'Assemblée par 739 voix contre 30. Elle est solennellement promulguée le 21 novembre 1848. Dès lors, la campagne électorale est ouverte.

         Lamartine, candidat à l'élection présidentielle du 10 décembre, essuie un échec cuisant : à peine 8 000 voix. Au contraire, victoire complète de Bonaparte avec plus de 5 400 000 voix, contre :

         - 1 400 000 à Cavaignac.

         - moins de 400 000 à Ledru-Rollin, partisan de la République démocratique et sociale

         - 37 000 à Raspail, socialistes

         - le moins de voix : Changarnier, certains monarchistes.

         Importance du vote paysan dans le vote bonapartiste, soit vote d'ordre, soit vote de protestation contre un Cavaignac au pouvoir. Une partie des citadins et des ouvriers déçus par la République votent pour Bonaparte qui semble se préoccuper d'une « question sociale » abandonnée. La « classe politique » est battue en brèche. Les Français se reportent sur un inconnu, porteur d'un nom et d'une légende : Louis Napoléon Bonaparte, futur Napoléon III.

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Le monde de la chevalerie - 5e - 2010

21 Novembre 2010 , Rédigé par histege Publié dans #Prolongements

LE MONDE DE LA CHEVALERIE

 

 

Comment devient-on chevalier ?

 

-         D’abord, le futur chevalier reçoit une éducation militaire. Dès l’âge de 7 ans, il s’entraîne à la cour du seigneur au combat à cheval, à la chasse… Ensuite, il devient écuyer sous la tutelle d’un chevalier qu’il accompagne et dont il porte l’écu (bouclier).

-         Vers l’âge de 18 ans, c’est l’adoubement : il est sacré chevalier par la cérémonie religieuse de l’adoubement.

Lire le texte.

 

«Le seigneur se baisse et lui chausse l'éperon droit, comme la coutume le voulait alors de qui adoubait un chevalier. Les écuyers sont nombreux tout autour : chacun se presse pour l'armer. Le seigneur prend l'épée, la lui ceint et lui donne l'accolade.

"En vous remettant l'épée, lui dit-il, je vous confère l'ordre de chevalerie, qui ne souffre aucune bassesse. Beau frère, souvenez-vous-en en cas qu'il vous faille combattre, si votre adversaire vaincu vous crie merci, je vous en prie, écoutez-le et ne le tuez pas sciemment. S'il vous arrive de trouver dans la détresse, faute de conseil, homme ou femme, soit dame, soit demoiselle, conseillez-les, si vous en voyez le moyen et si ce moyen est en votre pouvoir : vous ferez bien. Enfin, recommandation bien importante, allez volontiers à l'église prier le Créateur de toutes choses qu'il ait pitié de votre âme et qu'il vous garde dans le siècle comme son fidèle chrétien."

            Le seigneur alors fait sur lui le signe de la croix et, tenant la main levée, ajoute :          

            "Beau sire, que Dieu vous préserve et vous conduise! Vous êtes impatient de partir. Allez donc et adieu. "»

           

Chrétien de Troyes, Perceval, XIIe siècle.

 

-         le seigneur se baisse et lui chausse l’éperon droit

-         il lui remet une épée (ceinture) et les autres armes : longue lance en bois (pour faire tomber l’adversaire), cotte de mailles ou haubert , heaume (casque) à nasal, écu.

-          il lui donne l’accolade : la colée est un coup donné sur la nuque (col).

-         il lui confère l’ordre de la chevalerie : entrée dans la noblesse qui lui donne lui donne des devoirs :

o       combattre

o       pas de bassesse, épargner la vie de l’adversaire si ce dernier demande grâce

o       conseiller et aider les hommes et les femmes

o       prier à l’église et être un bon chrétien.

 

La vie du chevalier

 

         Il habite dans son château ou celui d’un seigneur plus puissant.

-         la guerre est la principale activité du chevalier et lui permet de s’enrichir en capturant des adversaires contre des rançons

-         organise des festins et des fêtes avec des troubadours, des jongleurs, des montreurs d’ours…

-         pratique la chasse, des jeux (ex : quintaine : panoplie accrochée à un arbre et qu’il doit décrocher en galopant ; béhour : mannequin bourré de paille qu’il doit transpercer avec sa lance), plus des tournois.

 

Les légendes des chevaliers

 

         Les chevaliers de la Table Ronde et Le Roman de Renart sont des récits.

 

         Les chevaliers de la Table ronde ou légendes arthuriennes. C’est l’histoire d’Arthur, un roi breton, avec des chevaliers assemblés autour de la Table ronde. En partie vrais, ces récits sont modifiés plus tard par l’Anglais Wace et le Français Chrétien de Troyes. Ce dernier a écrit Lancelot du Lac et Perceval le Gallois en présentant le monde féerique de la chevalerie. Il raconte aussi des histoires d’amour entre des chevaliers et leurs dames. Ils recherchent aussi le Graal.

         Quelques personnages : roi Arthur, reine Guenièvre, Merlin l’Enchanteur, fée Viviane, fée Morgane, Perceval, Gauvin, Lancelot, Galaad…

 

         Le Roman de Renart est un groupe de textes rédigés par une vingtaine d’auteurs et qui racontent les aventures d’un Renard très rusé, Goupil, dit félon, qui arrive à ridiculiser le roi. Les autres acteurs sont : Baucent le sanglier, Belin le mouton, Bernard l’âne, Brun l’ours, Chanteclerc le coq, Couart le lièvre, Ferrand le cheval, Grimbert le blaireau, Petit fouineur le putois, Tiécelin le corbeau, Tibert le chat, Tardif le limaçon, Noble le lion (c’est le roi) et Ysengrin le loup. Le but est de divertir les gens de ville et, à travers les animaux, de critiquer le monde des chevaliers.

 

Les chansons de geste : les poèmes relatant faits héroïques des personnages historiques légendaires.

 

La chasse à courre : la chasse qui consiste à poursuivre le gibier à cheval pour le tuer.

 

Le château fort

 

C’est une demeure féodale fortifiée et défendue par différents éléments architecturaux. Les premiers châteaux sont construits en bois : c’est une motte castrale.

Ensuite ils sont construits en pierre avec des tours carrées qui deviennent rondes avec le temps.

Elle sert à protéger le seigneur et sa famille ainsi que les paysans qui dépendent de lui.

 

La haute cour : c’est l’espace qui est réservé au seigneur et à sa famille.

On y trouve le donjon : c’est la tour la plus protégée. Au rez-de-chaussée il y a la cuisine, les entrepôts où sont conservées les marchandises.

Au 1er étage : il y a la salle seigneuriale avec la cheminée où se tiennent les repas et les festins

(les montreurs d’ours, jongleurs, troubadours, musiciens).

Mais c’est aussi là où on prend les décisions politiques et où on applique la justice.

La chapelle est souvent attenante à cette salle.

Au 2ème étage, c’est la chambre seigneuriale où dort toute la famille. On y accroche des tapisseries.

Le donjon sert aux gardes et aux domestiques. Le dernier étage sert de salle de garde.

 

La basse cour : c’est l’espace réservé aux commerçants, artisans (forgerons, cordonniers, tailleurs, boulangers…)  et les paysans qui viennent vendre leurs récoltes. Ils viennent s’y réfugier et demander protection au seigneur en cas de danger.

 

Le château fort est un lieu défensif contre tous les ennemis extérieurs.

Il est construit en pierre,  entouré par des fossés, des douves, protégé par des remparts qui comportent des créneaux, un chemin de ronde qui permet aux gardes de surveiller ses alentours.

Les hourds sont des palissades en bois construites pour protéger le chemin de ronde.

 

Les murs sont fortifiés et percés de meurtrières qui empêchent les flèches d’atteindre leur but mais qui permettent de tirer depuis l’intérieur du château.

Les murs sont parfois hérissés de pics en bois qui empêchent leur ascension.

Une herse ferme l’entrée du château et est doublée d’une porte en bois que l’on peut relever en cas d’assaut, c’est ce qui constitue le pont-levis.

 

Comment attaquer un tel château ?

 

Il existe différentes armes de siège :

 

* le bélier

* le mangonneau à roue de carrier

* le trépan

* le tonnelon

* l’arbalète à tour

* l’échelle

* la louve

* le mantelet

* la pierrière

* le scorpion

* la tour d’attaque

* le trébuchet

 

On attaque le château fort par des assauts, par un travail de sape (on creuse des galeries souterraines pour effondrer les murs et opérer une brèche), en en faisant un siège plus ou moins long, en utilisant la ruse…

 

 

A la fin du Moyen Age, le château ne joue plus son rôle défensif, il devient un château résidence où le seigneur et sa cour vivent.  On entre dans l’époque moderne.

 

 

 

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La révolution nationale selon Pétain - commentaire

31 Mars 2010 , Rédigé par histege Publié dans #Prolongements

LA REVOLUTION NATIONALE,

Philippe Pétain, discours du 8 juillet 1941

 

 

Cliquez pour consulter le texte du discours

 

INTRODUCTION

 

1. Bibliographie

 

* Maurice AGULHON, La République, 1932 à nos jours, Paris, "Histoire de France Hachette", 1990.

* René REMOND, Notre siècle, 1918-1988, Paris, Fayard, "Histoire de France", t. 6, 1988.

* Jean-Marie MAYEUR, La Vie politique sous la Troisième République, 1870-1940, Paris, Le Seuil, "Points-Histoire", 1984.

* Michèle COINTET, Histoire culturelle de la France, 1918-1959, Paris, SEDES, 1988.

* René REMOND, Les droites en France, Paris, Aubier, 1982.

* Jean-François SIRINELLI, Histoire des droites en France, t. I, Politique, chap. V, "1919-1958. Le temps des droites ?" par Jean-Luc PINOL, p. 291 sq., Paris, Gallimard, 1992.

* Jean-Pierre AZEMA, De Munich à la Libération, 1938-1944, Paris, Le Seuil, 1979.

* Yves DURAND, La France dans la 2e guerre mondiale, 1939-1945, Paris, A. Colin, "Cursus", 1989.

* Robert PAXTON, La France de Vichy, Paris, Le Seuil, 1973.

* Jean-Pierre AZEMA et François BEDARIDA dir., Le régime de Vichy et les Français, Paris, Fayard, 1992.

* Olivier WORMSER, Les origines doctrinales de la Révolution nationale, Paris, Plon, 1971.

* Michèle COINTET-LABROUSSE, Vichy et le fascisme, Bruxelles, Complexe, 1983.

* Marc Ferro, Pétain, Paris, Fayard, 1987.

 

2. Contexte historique

 

         Le contexte historique est fortement bouleversé par la guerre depuis le commencement de l’année 1940.

 

         * La France est défaite militairement par l'Allemagne. Pétain a formé un nouveau gouvernement le 17 juin 1940. L’armistice qu’il signe le 22 juin (un deuxième est signé avec l'Italie le 24 juin) entre en vigueur le 25 :

                  - la France est coupée en deux : une zone occupée au nord, une zone "libre" au sud d'une ligne Pyrénées-Poitiers-Bourges-Chalon-Genève.

                   - l’armée française est démobilisée et réduite à 100 000 hommes.

                   - près de 2 millions de soldats français sont prisonniers en Allemagne, où ils demeureront jusqu'à la fin de la guerre.

                   - la France a l’obligation de verser à l'Allemagne une indemnité de 400 millions de francs par jour.

 

         * À Vichy, où le gouvernement s'est installé, les parlementaires (ceux qui restent près du gouvernement) sabordent la IIIe République le 10 juillet 1940. Tous les pouvoirs sont remis au maréchal Pétain, qui doit ainsi donner une nouvelle constitution à la France, « la constitution de l'Etat français ».

         Pétain jouit d'une immense popularité. Son appel à l'armistice ne l'a pas déconsidéré. La plupart des Français sont au contraire derrière lui.

 

         * La rencontre du 24 octobre 1940 entre Pétain et Hitler à Montoire inaugure une politique de collaboration avec l'Allemagne, sous la forte inspiration de Pierre Laval. Mais, le "dauphin" est désavoué et arrêté le 13 décembre 1940. L'événement est significatif des intentions de gouvernement du maréchal. Ce dernier trouve, peu après, un remplaçant dans l'amiral Darlan.

 

3. Présentation du texte

 

         Il s’agit d’un discours du chef de l'État français :

         * il est prononcé à la radio. L’utilisation de ce nouveau média — commencée par André Tardieu dans les années 30 — est un moyen puissant d'accéder directement et de façonner l'opinion publique.

         * il s’adresse aux Français. Il est significatif de la relation que Pétain noue avec eux : il incarne la France et les Français. Il s'adresse à eux personnellement, tel le chef de famille, le patriarche, dans un contrat personnel.

         * c’est un discours doctrinal.

        

4. Présentation de l'auteur

 

         Pétain est souvent l'auteur de ses discours. Dans celui-ci, le travail préparatoire est certainement dû à Lucien Romier et à Joseph Barthélémy, juriste réputé, garde des sceaux, ministre secrétaire d'Etat à la Justice depuis le 17 février.

 

         Philippe Pétain (1856-1951) :

         * d’origine familiale modeste : paysanne.

         * avant tout un militaire : carrière d'abord peu marquante jusqu'au déclenchement de la guerre en 1914 : a atteint le grade de colonel.

         * la guerre accélère sa carrière (se distingue au combat de Guise en août 1914), commande bientôt un corps d'armée en 1915. Se sort bien d'un rôle défensif à Verdun : point de départ d'une immense popularité, notamment chez les militaires, "le vainqueur de Verdun" (il n’est pas le seul général à se distinguer à Verdun).

         * en 1917, par suite de l’échec de l'offensive du général Nivelles sur le Chemin des Dames, il est nommé commandant en chef des armées. Il règle la question des mutineries :

                   - prend des mesures défensives, qui évitent l'envoi des hommes à la boucherie.

                   - ordonne des exécutions "exemplaires", qui montrent sa fermeté.

                   - améliore la condition du soldat engagé dans une guerre atroce.

         * maréchal de France le 20 novembre 1918.

         * sa carrière politique commence après la guerre. Il est apprécié pour son légalisme envers la République :

                   - artisan de la répression — violente — de la révolte dirigée par 'Abd el-Krim au Maroc (1925-26).

                   - après le 6 février 34, il entre dans le nouveau cabinet Doumergue comme ministre de la Guerre.

                   - c’est une période où beaucoup, notamment dans les ligues, voient en lui l'homme fort qu'elles recherchent.

                   - 1939 : mission, confiée par Daladier, pour renouer des relations diplomatiques avec l'Espagne franquiste, qui vient de gagner dans la guerre civile.

         * à partir de 1939, il reste dans les cabinets, au cœur des décisions :

                   - 18 mai 1940 : il est vice-président du Conseil dans le cabinet Paul Reynaud

                   - suites au désastre de l'année 40, Pétain, avec Weygand, pousse Paul Reynaud à la démission.

         * 17 juin 1940, Albert Lebrun, président de la République, appelle Pétain, qui veut l'armistice, à former un gouvernement qui sera le dernier de la IIIe République. Le chef ou père des anciens combattants est considéré comme un sauveur : la France et les Français remettent leur destin entre ses mains.

 

5. Problématique et plan

 

         Le nouveau régime qui naît le 10 juillet 1940, l'État français se donne ici une idéologie, un corps de doctrine, propre à recomposer un pays pleine déroute et à rendre à la France "sa mission impériale". Pétain avait reçu le 10 juillet la mission d'élaborer une constitution nouvelle. Le travail juridique et constitutionnel est confié à Lucien Romier et à Joseph Barthélémy qui préside une commission de 20 membres où on trouve des professeurs de droit, des parlementaires et des personnalités diverses.

 

I. Les fondements de la Révolution nationale

II. Le remembrement organique de la société française

III. Un État français personnalisé, hiérarchisé et autoritaire

        

 

I. LES FONDEMENTS DE LA REVOLUTION NATIONALE

 

1. La défaite de la France

 

La défaite militaire

 

         Pétain fait allusion à la défaite militaire, la « catastrophe » qui emporte le régime républicain. Le 1er septembre 1939 commence la campagne de Pologne, qui ne dure qu'une semaine. Les Français hésitent.

         Avec l'arrivée de l'hiver, Hitler préfère attendre avant de se tourner sur l'Ouest. La période de la "drôle de guerre" s'ouvre le 16 octobre. Elle durera sept mois.

         Les troupes allemandes opèrent un mouvement tournant par la Belgique, inspiré du plan Schlieffen de 1914, qui doit percuter le dispositif défensif français dans sa zone la plus faible : les Ardennes. La ligne Maginot s'arrête à l’abord Est de ce département. La force de pénétration est l'œuvre des divisions blindées autour de Sedan. Ensuite, un  coup de faucille immense vise à séparer les troupes alliées du Nord de celles du Sud. La stratégie française s'avère inefficace : faiblesse de l’artillerie blindée et surtout de l’aviation, insuffisante intégration du commandement militaire français et dissensions entre les alliés. L'offensive violente commence le 10 mai : la percée à Sedan réussit et les panzers de Guderian parviennent dix jours plus tard à Abbeville. Les soldats britanniques et français rembarquent ou embarquent dans des conditions désastreuses.

         Les Allemands poussent bientôt vers l'Ouest et le Sud. Pour les Français, c’est la débâcle. Le gouvernement français fuit à Tours, puis à Bordeaux. Le 22 juin 1940 l'armistice est signé à Rethondes.

 

La responsabilité de la défaite

 

         Pétain fait endosser la responsabilité de la défaite au régime républicain et désigne, « l'inconscience en matière de politique étrangère ». Un désastre diplomatique dans les négociations avec une politique attentiste à l’égard :

         * de l'Allemagne. La France ne sait pas réagir face à la politique de coups de force et de faits accomplis hitlériens. La reculade de Munich est ce qu’il y a de plus manifeste

         * de l'Italie. Après un accord Laval-Mussolini à Stresa, l'Italie forme l'axe Rome-Berlin

         * des pays d'Europe centrale : la France abandonne e llivre ses alliés à l'Allemagne, notamment la Tchécoslovaquie et la Pologne

         * de l'URSS. Après des tentatives de négociation entre la France et l'URSS, la méfiance reste réciproque : les Français et les Britanniques veulent détourner Hitler sur l'URSS. Staline signe finalement un pacte (germano-soviétique) avec Hitler le 23 août qui recèle aussi des clauses secrètes (partage de la Pologne)

         * des États-Unis, qui restent isolationnistes

         * de la Grande Bretagne, avec laquelle les dissensions sont nombreuses. La France finit par se rallier à la politique de conciliation et d'apaisement de la Grande-Bretagne.    

         Pétain accuse donc les gouvernants et surtout :

         * le Front populaire (il fait le procès de Léon Blum, à Riom) qu'il accuse d'un coupable laisser-aller : une politique d'armement insuffisante. La chose n’est pas vraie, puisque Blum a au contraire financé une politique d'armement (en fait la France a 94 divisions et l'Allemagne 105). L’attitude du Front populaire lors de la guerre d'Espagne est également incriminée

         * il s'en prend aussi à Daladier, cabinet radical, avec sa politique munichoise, perçue comme une capitulation diplomatique face à Hitler.

         * la France est divisée entre les bellicistes et un fort courant pacifiste. Munichois et anti-munichois : on voit d'abord un ennemi dans le communisme soviétique, notamment au moment du pacte germano-soviétique.

         * plus largement, Pétain accuse la politique incohérente des "démocraties" face à l'offensive hitlérienne. Munich, le 29 septembre 1938, permet le dépeçage de la Tchécoslovaquie par l’Allemagne : la France et la Grande Bretagne sont discréditées.

         On comprend tardivement, au milieu de 1939, qu'Hitler est un véritable danger. Le pacte germano-soviétique lève les dernières illusions : Hitler ne peut plus être arrêté par des démocraties divisées.

 

2. L'effondrement de la IIIe République

 

         La défaite militaire foudroyante emporte tout aussi rapidement le régime de la IIIe République : « Le régime (...) qui vient d'être détruit par la défaite ». Pétain trouve des raisons chroniques à un effondrement si subit, notamment une incapacité à mener une politique étrangère efficace et une incapacité à mener la guerre et à obtenir la victoire. Pour lui, le régime parlementaire n'est pas le meilleur pour conduire un pays à la victoire : il oublie en partie la victoire de 1918, même si elle est en partie en trompe l'œil.

         En fait, Pétain fait le procès de la IIIe République. Pour lui, les causes de la défaite sont profondes.

 

Le dérèglement dans le fonctionnement du régime

 

L'impossible réforme de l'Etat

 

         Pétain évoque un régime, « condamné depuis longtemps par l'évolution générale et accélérée des esprits et des faits dans la plupart des pays d'Europe, et par l'impossibilité démontrée de se réformer. »

         Le Parlement — Sénat et Chambre des députés — non seulement ne remplit pas véritablement son rôle législatif, mais a de plus asphyxié le pouvoir exécutif. En effet, l'évolution du régime a marqué une profonde avancée de la puissance politique de la chambre, qui ne se cantonne pas dans des attributions législatives. Le pouvoir exécutif s'est discrédité ; le fait est scellé par l'affaire Millerand en 1923.

         Le Parlement et les gouvernements n'ont pas su affronter la crise multiforme des années 193O. Ils montrent à cette occasion la limite de leur efficience. Les gouvernants n'ont pas su, au bout du compte, corriger le déséquilibre grave des pouvoirs et les disfonctionnements qu'il a entraînés. La réforme des institutions, la réforme de l'État est restée lettre morte. Le régime paraissait impossible à réformer.

 

La dénonciation de la pratique des décrets-lois

 

         « En France, il (le régime parlementaire) donnait tous les signes de l'incohérence attestée par la substitution chronique des décrets-lois à la procédure législative régulière. »

         La pratique des décrets-lois se substitue à la réforme constitutionnelle. En principe rare et ponctuelle, elle prend une allure massive et durable, notamment à partir du cabinet Doumergue, en 1934. Les décrets-lois régissent au total la moitié du temps des cinq dernières années du régime. Le gouvernement, obtenant une puissance législative occasionnelle, pouvait ainsi vaquer aux affaires, sans passer par le parlement. Ce ne sont pas les pleins pouvoirs. En fait, la pratique des décrets-lois ne renforce guère l'exécutif : ce n'est qu'un pis-aller technique qui montre bien le mauvais fonctionnement du régime.

 

Antiparlementarisme

 

         L'antiparlementarisme est le volet essentiel de la critique pétainiste. Pétain s’oppose au pouvoir du nombre, à la souveraineté populaire, marqués selon lui du sceau de l’irresponsabilité et de l’incompétence : « un régime où le principe de l'irresponsabilité était posé de la base au sommet de l'Etat (...) C'est pourquoi nous en sommes sortis par la porte du malheur. » Le parlementarisme se fonde sur la souveraineté populaire, par l'élection au suffrage universel. Il est le dépositaire par délégation de la souveraineté populaire : c'est la base du pacte entre le pouvoir législatif et les Français. Le chef nominal de l'exécutif, le président de la République, est un produit indirect de la souveraineté populaire puisqu'il est élu par les deux chambres réunies en congrès.

 

La fin du régime

 

         Le régime de la IIIe république a bénéficié d'une évidente longévité qui traduit, malgré tout, une importante adhésion au régime, notamment de la part des gouvernants. Mais, il est fatigué.

         Ce sont surtout les désastres militaires de mai et juin 1940 ont raison du régime. Surtout, il trouve peu de défenseurs parmi des parlementaires et des dirigeants qui devaient être ses défenseurs naturels. Même les parlementaires rejettent la responsabilité des événements sur un régime en pleine déliquescence : des arrière-pensées profondes ressurgissent au milieu du traumatisme. Chacun règle ses comptes avec le régime.

         Pierre Laval orchestre la révision constitutionnelle, qui met à mort le régime et le remplace par un régime autoritaire. Pour cela, il faut une majorité de parlementaires. 649 votants sont réunis (sur un total de 932, les communistes étant déchus par Daladier) à Vichy. Le 10 juillet, l'Assemblée nationale approuve à près de 85 % (569 pour, 80 contre, 17 abstentions) la révision. L'Assemblée et le régime se sabordent et remettent entre les mains du maréchal Pétain, un pouvoir régulier et légal— les pleins pouvoirs. Pétain est chargé de promulguer une nouvelle constitution, qui devra garantir les droits de la famille, du travail et de la patrie et qui devra être ratifiée par la nation et appliquée par les nouvelles assemblées (la ratification et les assemblées ne verront jamais le jour).

         Le 11 et 12 juillet Pétain prend quatre actes constitutionnels qui lui donnent tous les pouvoirs, dont le pouvoir constituant.

 

3. La Révolution nationale

 

                   Pétain évoque le tournant de 1940 comme une des « grandes crises de notre histoire. Voilà le fait qui domine et commande toute la Révolution nationale », une crise qui n'admet de solution, selon lui, que par une grande révolution, une nouvelle révolution, une « révolution nationale » :

         La révolution nationale naît de la défaite, de l'humiliation nationale et de la crise de régime. La crise est son creuset et révolution nationale se veut une réponse à la crise : là est sa « légitimité » selon Pétain qui en donne la définition : « La révolution nationale signifie la volonté de renaître, affirmée soudain au fond de notre être, un jour d'épouvante et de remords ; elle marque la résolution ardente de rassembler tous les éléments du passé et du présent qui sont sains et de bonne volonté, pour faire un Etat fort, de recomposer l'âme nationale dissoute par la discorde des partis et de lui rendre la conscience aiguë et lucide des grandes générations privilégiées de notre histoire, qui furent souvent des générations de lendemain de guerres civiles ou de guerres étrangères. » Plusieurs caractères en découlent :

         * l'idée de réaction politique, une révolution politique : la révolution nationale se veut antiparlementaire et anti-républicaine, même si Pétain n'affirme pas clairement ce deuxième caractère. Elle se veut anti-démocratique, voire anti-politique. Pétain rejette les principes mêmes qui fondent une vie politique démocratique, comme la représentation populaire par l'élection et le travail parlementaire, le jeu des partis dont la concurrence et la pratique se conçoivent dans le sens d'une conquête légale du pouvoir. Pour lui, les partis sont des éléments de division.

         * l'idée de renaissance passe par le rassemblement qui s'appuie sur deux éléments :

                   - l'idée de purification (sorte de moralisation et d'ordre moral), « éléments sains ».

                   - la France éternelle, incorruptible, « l'âme nationale » ; le salut de la patrie ou le caractère national est le principal mot d'ordre, le dénominateur commun de Pétain et de la Révolution nationale : il veut garder le cap de la défense patriotique, « le salut de la patrie (...) est la suprême loi ».

                   - les grandes générations des lendemains, la question générationnelle : allusions évidentes aux bonapartismes, Napoléon Ier clôt la première révolution ; Napoléon III termine la révolution, en mettant fin en 1851 à la IIe République ; la fondation du régime en 1870-71 : l'action d'un Gambetta qui veut poursuivre la guerre, mais aussi l'assemblée très conservatrice de 1871 (puis l'ordre moral avec Mac-Mahon à partir de 1873).

         * la solution de l'État fort.

         * la révolution nationale est d'abord une constitution, qui se veut œuvre de durée : « sera œuvre organique et durable ».

        

         La révolution nationale a pour objectif de recomposer l'ordre social.

 

 

II. LE REMEMBREMENT DE LA SOCIÉTÉ FRANCAISE

 

         La phrase clé est prononcée ainsi : « j'entends remembrement organique de la société française ». Les termes utilisés désignent l'œuvre de remise en ordre : reconstruction, « recomposition du corps social », « remembrement organique ».

 

1. Le peuple, selon Pétain : un conglomérat

 

         Pétain utilise les notions de peuple, de patrie et quelque fois de nation. Le peuple est une entité mal définie.

         Quels sont les éléments constitutifs du peuple ?

         * il est formé par un ensemble « de familles, de professions, de communes, de responsabilités administratives, de familles spirituelles ».

         * c'est un ensemble de « réalités » : « la réalité familiale, professionnelle, communale, provinciale et nationale ».

         * les « groupes naturels » sont le fondement constitutif de l'État, du peuple et de la nation.

 

         Le peuple se compose de plusieurs segments — certains étaient déjà compris au moment de la remise des pouvoirs le 10 juillet : travail, famille et patrie :

         * la famille : on ne parle pas d'individu, mais de la cellule familiale de base, qui donne la nature de l'ordre social par excellence. L'ordre social prôné par Pétain est une continuation de la vision familiale des rapports sociaux, relation père-enfants, fécondité de la famille paysanne... Le comportement familial prime sur le comportement individuel : anti-individualisme et primauté du collectif et du communautaire. C’est en mouvement inverse de l'évolution historique : contre le citoyen qui s'est dégagé des contingences et se fonde sur le principe de l'égalité, de la liberté et de l'universalité (des droits). La Charte du Travail ne sera publiée qu'en octobre 1941.

         * les professions (le travail) : les groupements se font par professions, avec affirmation du caractère corporatiste dans l'organisation du travail. L'homme se définit ici et avant tout par le travail et par la position qu'il occupe dans la production. Pointe ainsi une forme d'anticapitalisme simpliste en liaison avec le corporatisme. Le travail par ailleurs est essentiellement vu sous l'aspect du retour à la terre. Une seule corporation voit le jour, la corporation paysanne décembre 1940 (avec des syndics au niveau local et régional), rapidement intégrée au gouvernement.

         * les responsabilités administratives, dont le sens est vague. On peut y mettre beaucoup de choses : les différents emplois administratifs (maire, préfets...) ou les différentes institutions administratives prévues (assemblées...). L'administration joue un rôle essentiel, dans le sens d’un encadrement administratif de la population : le peuple est une population administrée.

         * les « familles spirituelles » : élément en partie paradoxal, en considération de la volonté d'homogénéité contenue dans la révolution nationale. Les sensibilités religieuses et politiques se rapportent ici au maurrassisme, au barrésisme, au catholicisme social..., à l'exclusion des formations de gauche, notamment socialistes et communistes.

         * les communes : pour Pétain, la commune est une fédération de familles.

         * les provinces. Ce sont les réalités d'Ancien Régime, les "pays" (d'État, d'élection...), des « réalités vivantes », à la fois administratives et sociales, dégagées patiemment par l'évolution historique. On remarquera l’absence significative du département, trop abstrait et trop attaché à la Révolution française et qui ne serait pas une réalité vivante, créée patiemment par l'histoire.

         * la nation : l'ensemble le plus vaste dans la définition du peuple.

 

         Les principaux caractères de ce peuple se déclinent de la sorte :

         * il est très composite puisqu'il regroupe des éléments qui ne se situent pas au même niveau : la définition n'est pas cohérente. On a aussi bien des familles, que des « réalités administratives », ce qui se comprend moins facilement. Différents degrés dans l'échelle socio-spatiale sont représentés : la famille, la commune, la province, la nation. Mais, c'est une définition lacunaire puisque des éléments sont significativement exclus comme l’individu.

         * « réalité » et « nature » donnent à penser à un ordre issu du réel et de l'ordre naturel. Le peuple est ce qui est donné dans la réalité et qui est donné comme une sécrétion de l'ordre naturel. Pétain parle :

                   - de la « profondeur des soixante-générations » : continuum générationnel

                   - « de tout ce qui dans le peuple représente la durée qui relie le passé à l'avenir et assure la transmission de la vie, du nom, des biens, des œuvres, en même temps qu'un idéal et une volonté commune et constante » : sentiment patrilocaliste,

                   - du « principe immuable qui est le fondement de la formation, du développement de la grandeur et de la durée de tous les groupes naturels » : dimension de l'héritage et de l'hérédité ; exaltation de la durée et de la grandeur ; principe de formation historique longue. Tout ceci, montre que cette « philosophie » est intrinsèquement conservatrice.

 

2. Le peuple, une construction organique, corporatiste et hiérarchique

 

         Le contrôle communautaire est l’aspect essentiel :

         * les éléments constitutifs du peuple s’articulent entre eux pour en faire un tout organique. Ces éléments ne sont donc pas autonomes et n'ont de raison d'être que de faire fonctionner le tout (principe de l'organe) : c’est une vision clairement organique de l'ordre social

         * c’est un ensemble de fédérations successives : famille, commune-pays, provinces...

         * c’est une construction corporatiste, faite de métiers, de professions et de "communautés de travail" (c’est-à-dire d’entreprises), fonctionnant tel un autogouvernement corporatiste

         * la définition du peuple est symptomatique et en partie déroutante : « le peuple est une hiérarchie ». Chacun a une place assignée dans la hiérarchie et obéit à un rapport hiérarchique. La hiérarchie fait le liant social, la cohésion sociale et l'ordre social : une hiérarchie dégagée par la « nature » et l'histoire. La hiérarchie est définie par la position familiale, la position professionnelle et la position administrative.

         Le peuple est un ensemble d'emboîtements et obéit à la vision pyramidale qui culmine dans le chef. Pétain cherche, à sa façon, à remettre le corps social sur ses pieds, comme dans la quête du miroir brisé.

         Une sorte de société immobile, froide (telle qu’elle est désignée par Claude Lévy-Strauss et reprise par Émmanuel Le Roy-Ladurie) se dessine ainsi. Paradoxalement, Pétain la désigne comme animée d’un mouvement ou d'un élan produit par l'organicité, l'articulation fédérale et la hiérarchie. Tout cela concourt à la création de la patrie : valeur suprême, inconditionnelle (patrie des générations, mais spécialement identifiée au sol, à la ruralité...). La patrie serait un ensemble d’éléments de base. Ceux-ci, qui regroupés de manière organique, fédérale et hiérarchique, seraient à la fin producteurs de mouvement.

 

3. L'école et le contrôle social

 

         L'action de l'école s’ajoute au contrôle communautaire et hiérarchique. L’école a, de manière symptomatique, davantage un rôle d'éducation — une éducation elle aussi profondément conservatrice — que de réelle instruction ; cette dernière étant principalement entendue dans un aspect technique, même si elle n'est pas formulée dans le discours de Pétain.

         * l'école prolonge la famille, faisant suite à l’inspiration première de la famille : "elle doit faire comprendre à l'enfant les bienfaits de l'ordre humain qui l'encadre et le soutient"

         * l'école prolonge la constitution, qui a « une vertu d'enseignement », malgré une proclamation inverse dans le discours de Pétain : « la constitution couronne l'œuvre de l'école ». Il se targue d'éduquer personnellement les Français, à travers la constitution et ses discours. L’école, en réalité, en est le relais et doit mettre en œuvre la pédagogie constitutionnelle

         * l’école exalte le beau, le grand, le durable, pour assurer la « continuité de la patrie ».

         * l’école enseigne le « respect des croyances morales et religieuses, en particulier de celles que la France professe depuis les origines de son existence nationale » : imprégnation religieuse catholique, anti-laïcisme, vertus patriotiques et nationales se conjuguent

         * l’école éduque et encadre la jeunesse, forme de jeunes hommes de bonnes familles, "adéquats". L’école joue un rôle déterminant dans le contrôle social : respect du père, du maître d'école, du curé, du chef d'entreprise, du chef militaire.

 

         En matière sociale, la pensée de Pétain :

         * ne présente rien d'original. Certains éléments sont, par exemple, déjà présents dans le francisme de Marcel Bucard.

         * est réactionnaire et cherche à promouvoir l'ordre social le plus ancien, issu de l'Ancien Régime, mais sans les distinctions sociales marquées avec l'aristocratie ou encore le clergé, en exhumant une France profonde, la France rurale et paysanne.

         * représente une « révolution » traditionnaliste, "restauratrice", conservatrice. Avec la débâcle (mouvements de populations), l'occupation de plus de la moitié du territoire français par les Allemands, Pétain veut recomposer l'ordre social sur ses cohésions de base, le substrat : le reste a été emporté par la défaite et le traumatisme.

 

 

III. UN ÉTAT FRANCAIS PERSONNALISÉ, HIERARCHISÉ ET AUTORITAIRE

 

         Une constitution vise généralement à définir :

         - la nature du pacte qui lie les hommes aux pouvoirs.

         - les pouvoirs, dans leurs compétences et leurs relations.

         En cette matière, le discours du maréchal Pétain souffre d'une indigence évidente : sa constitution qui crée l'État, l'État hiérarchique est le résultat du remembrement du corps social, fondé sur la hiérarchie et l'autoritarisme, sans ambiguïté : « J'ai dit à maintes reprises que l'État issu de la Révolution nationale devait être autoritaire et hiérarchique ». Deux termes reviennent principalement : hiérarchie et autorité. Comment Pétain légitime-t-il son pouvoir ? Quelle est son origine ?

 

1. Autorité et légitimité

 

         Le problème principal est celui de la légitimité et de l'autorité. La légitimité est dans l'autorité :

         * l'abandon de la souveraineté populaire, droit sacro-saint acquis sur un siècle de combats (1789-1880) : l'autorité ne vient pas du nombre, du suffrage (vote). Il s’agit là d’une réaction profonde contre le principe de la souveraineté nationale et le principe des droits de l'homme et du citoyen, contenus dans la déclaration des droits de 1789. Pétain raille le « citoyen, juché sur ses droits » : ainsi veut-il des hommes mus plus par les devoirs que les droits. Les devoirs (communautaires et nationaux) sont supérieurs aux droits. Cela indique le sens du pacte social, qui mène vers une sujétion au pouvoir.

         La légitimité procède directement de l'ordre social, fondé sur les groupes naturels. Ainsi est-ce une autorité naturelle ; ce que Pétain appelle « l'autorité positive » :

         * l'autorité comprend normalement (plus que la notion de pouvoir) l'idée d'un pacte :

                   - l'idée du meilleur : le détenteur de l'autorité recèle des qualités intrinsèques

                   - l'idée de la reconnaissance collective des qualités du détenteur de l’autorité

         * dans la pensée de Pétain, il n’y a pas de véritable pacte puisque que l’autorité « doit procéder d'abord d'un principe immuable », issu des « groupes naturels ». Et elle procède de l'hérédité, selon la liaison passé/présent.

         * l'autorité, ici, s'oppose à la liberté : des libertés, à l'ancienne, et non la liberté comme principe abstrait (qui entre dans le triptyque républicain, avec une égalité elle aussi bannie : le caractère anti-républicain est manifeste).

         * l’ « autorité positive » recèle une contradiction : le droit positif qui culmine dans les principes de 1789 s'oppose au droit naturel, qui est davantage prôné par Pétain.

 

2. La sélection des élites, hiérarchie et responsabilités

 

         La révolution nationale est populiste dans la définition du corps social, mais anti-populaire et foncièrement élitiste dans le domaine politique : le peuple n'a pas de véritable existence politique.

         La sélection des élites se fait en reprenant la hiérarchie « naturelle » qui préside dans l'ordre social, selon le principe des services rendus à la communauté.

         La responsabilité existe à tous les niveaux (en fait, il n'en est qu'une au sommet). Il y a apparence d'autogouvernement à plusieurs niveaux : le 11 juillet 1940, Pétain annonce sa volonté de restaurer les « provinces » avec un « gouverneur ». En fait, en avril 1941, il crée des préfectures régionales (des régions qui regroupent des départements). Des commissions administratives départementales remplacent les conseils généraux élus. La centralisation étatique est renforcée au bout du compte.

         Il s’agit, en somme, d’une sorte de gouvernement oligarchique : le gouvernement d'un petit nombre, avec alliage d’un gouvernement monarchique (sans le roi) et d’un gouvernement militaire :

         * « un petit nombre conseille » : fonction de conseil seulement.

         * « quelques uns commandent » : à chaque niveau, un responsable qui commande et qui a des comptes à rendre au supérieur immédiat, ainsi jusqu'à Pétain lui-même. Le pouvoir vient d'en faut.

         * « au sommet un chef qui gouverne » : pas de président de la République et de véritable gouvernement (autonome). C’est le gouvernement d'un seul, à la fois chef de l'État et chef de gouvernement. Dans la réalité de l’exercice du pouvoir, il y a un dualisme entre :

                   - Pétain et son gouvernement d’une part

                   - et son cabinet personnel d’autre part.

         Pétain voudrait s'opposer au découplage (irresponsabilité de la base au sommet) qui s'est institué entre les parlementaires et les gouvernants de la IIIe République et la population. En fait, Pétain institue un autre découplage.

 

3. Un pouvoir personnalisé : la mystique du chef

 

         « Le goût de la responsabilité est le principe distinctif du chef ». Ceci témoigne de la naissance du culte du chef, du mythe Pétain, l'homme simple, l'homme qui s’adresse directement aux Français et les connaît le mieux (proche d’eux comme il l'a été des soldats) : la déférence est presque charismatique (vieux roi capétien était guérisseur, thaumaturge), religieuse ou sacrée. Par ailleurs, Pétain est auréolé comme le "sauveur", portant à la fois une part de messianisme et rédemption.

         Le parlementarisme étant accusé de tous les maux, tout est investi au profit de l'exécutif. L'État fort consiste avant tout dans un homme fort et se résume dans un simple exécutif très fort, un pouvoir absolu qui concentre tous les pouvoirs, négation du principe de la séparation des pouvoirs : législatif, exécutif, judiciaire et constitutionnel. L'autoritarisme procède du dérèglement du régime, mêlant caractère plébiscitaire, anti-parlementarisme des ligues et exigence d'un pouvoir fort. L'État fort ne se fonde pas sur l'existence d'un parti, à l’instar du fascisme : c’est là, une différence importante entre le pétainisme d’une part et le fascisme et le nazisme d’autre part. Cependant, la personnalisation du pouvoir l'apparente aux pouvoirs fascistes apparus dans l'entre-deux-guerres.

         C’est un pouvoir d'inspiration monarchique, césarienne et militaire. Pouvoir personnalisé, charismatique, d'origine irrationnelle, Pétain, le chef, le père, le patriarche, le guide incarne la nation et le destin national, l'unanimité nationale selon une posture mystique : l'acte constitutionnel premier du 11 juillet 1940 montre d'emblée le caractère personnel et monarchique du pouvoir : « Nous, Philippe Pétain, maréchal de France, chef de l'Etat français ». Pacte direct, sans intermédiaire, entre Pétain et le peuple (il dialogue, comme De Gaulle le fera, seul avec la France). L'acte 4 du 12 juillet institue un "dauphin", d'abord Laval, puis Darlan, à partir de février 1941. La délégation du pouvoir est faite personnellement au maréchal Pétain : celui-ci institue la prestation de serment à l'été 1941 pour tout homme qui veut briguer une responsabilité.

         S’observe ainsi le caractère anti-politique profond de Pétain, notamment à l’égard des pouvoirs et des institutions démocratiques : pas de chambres.

 

 

CONCLUSION

 

         Pétain, dans ce discours, veut donner un corps de doctrine au nouveau régime, un programme idéologique et théorique. Il chercher à brosser les contours de ce nouveau régime.

         La part de la conjoncture est considérable : la révolution nationale naît dans la défaite militaire et l'effondrement d'un régime. Le but est de restaurer la mission impériale (idée d'Empire colonial à sauver est décisive chez Pétain), c'est-à-dire la vocation à l'hégémonie de la France, à être la meilleure, principe qui engagera pour partie Pétain dans la voie de la collaboration pour partager le règne de l'Allemagne. La révolution nationale traduit la conception d'une renaissance passéiste, avec retour à l’âge d’or, celle d’une « France éternelle ».

         L'idéologie prônée dans ce discours qui définit la Révolution nationale ne traduit pas l’influence de mentors. Elle appartient au maréchal lui-même, qui a toujours tenu les rênes d'un gouvernement personnel. La pensée n’est ici guère originale : Pétain montre une faiblesse évidente dans le domaine de la pensée politique. Au contraire, triomphent une sorte d' « anti-politisme » et de syncrétisme, un conglomérat, qui emprunte son inspiration à plusieurs sources :

         - des archaïsmes

         - un capitalisme "naïf"

         - une orthodoxie maurrassienne, même si Maurras n'a jamais eu l'influence politique personnelle qu'il espérait sur le maréchal Pétain.

         - des germes de "fascisme à la française".

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