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Un président à la tête de la république en France, depuis 1849

15 Octobre 2011 , Rédigé par histege Publié dans #Lire

UN PRÉSIDENT A LA TÊTE DE LA RÉPUBLIQUE EN FRANCE

 

Comment en est-on venu à mettre un président à la tête de la République et donc de la France ?

Il est utile de reprendre le débat fondateur de cette décision. L'idée d'un président de la République est prise dans l'exemple américain par les constituants de 1848, qui voulaient un George Washington à la française. Lamartine défend la mise en place d’un président élu au suffrage universel et Jules Grévy combat le principe même d'une présidence et en dénonce les dangers. Les conséquences sont toujours d’actualité aujourd’hui.

  

 

DÉBAT SUR LE MODE D'ÉLECTION

 

DU PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE

 

Assemblée constituante, 6 octobre 1848

 

I. Extraits du discours de Jules Grévy

  

« Je conviens, avec l'honorable monsieur de Tocqueville, que le président n'a pas dans la confection des lois la part, plus nominale qu'effective, qui appartenait à la royauté ; je conviens encore avec lui que, pour les affaires étrangères, sa prérogative est un peu moins étendue ; mais à cela près, et à l'intérieur, ce qui est tout pour la question que j'examine, le président de la République a tous les pouvoirs de la royauté : il dispose de la force armée ; il nomme aux emplois civils et militaires ; il dispense toutes les faveurs ; il a tous les moyens d'action, toutes les forces actives qu'avait le dernier roi. Mais ce que n'avait pas le roi, et ce qui mettra le président de la République dans une position bien autrement formidable, c'est qu'il sera l'élu du suffrage universel ; c'est qu'il aura la force immense que donnent des millions de voix. Il aura de plus, dans l'Assemblée, un parti plus ou moins considérable. Il aura donc toute la force matérielle dont disposait l'ancien roi, et il aura de plus une force morale prodigieuse ; en somme il sera bien plus puissant que n'était Louis-Philippe. (Rumeurs diverses.)

Je dis que le seul fait de l'élection populaire donnera au président de la République une force excessive.

Oubliez-vous que ce sont les élections de l'an 10 qui ont donné à Bonaparte la force de relever le trône et de s'y asseoir ? Voilà le pouvoir que vous élevez ! Et vous dites que vous voulez fonder une république démocratique ? Que feriez-vous de plus si vous vouliez, sous un nom différent, restaurer la monarchie ? Un semblable pouvoir, conféré à un seul, quelque nom qu'on lui donne, roi ou président, est un pouvoir monarchique ; et celui que vous élevez est plus considérable que celui qui 'a été renversé.

Il est vrai que ce pouvoir, au lieu d'être héréditaire, sera temporaire et électif, mais il n'en sera que plus dangereux pour la liberté.

Êtes-vous bien sûrs que, dans cette série de personnages qui se succéderont tous les quatre ans au trône de la présidence, il n'y aura que de purs républicains empressés d'en descendre ? Êtes-vous sûrs qu'il ne se trouvera jamais un ambitieux tenté de s'y perpétuer ? Et si cet ambitieux est un homme qui a su se rendre populaire, si c'est un général victorieux, entouré de ce prestige de la gloire militaire auquel les Français ne savent pas résister ; si c'est le rejeton d'une des familles qui ont régné sur la France, et s'il n'a jamais renoncé expressément à ce qu'il appelle ses droits ; si le commerce languit, si le peuple souffre, s'il est dans un de ces moments de crise où la misère et la déception le livrent à ceux qui cachent, sous des promesses, des projets contre sa liberté, répondez-vous que cet ambitieux ne parviendra pas à renverser la République ?

Jusqu'ici toutes les républiques sont allées se perdre dans le despotisme : c'est de ce côté qu'est le danger, c'est donc contre le despotisme qu'il faut les fortifier. Législateurs de la démocratie, qu'avez-vous fait pour cela ? Quelles précautions avez-vous prises contre l'ennemi capital ? Aucune. Que dis-je ? Vous lui préparez les voies! Vous élevez dans la République une forteresse pour le recevoir ! »

 

II. Extraits du discours de Lamartine

 

« Ah ! On peut corrompre les hommes par petits groupes, on ne peut pas les corrompre en masse. On empoisonne un verre d'eau, on n'empoisonne pas un fleuve. Une Assemblée est suspecte, une nation est incorruptible comme l'Océan...

Oui, en mettant dans les mains et dans la conscience de chaque citoyen électeur de la République le gage, la participation à cette souveraineté, dans votre élection, dans celle du Président de la République, vous donnez à chacun de ces citoyens le droit et le devoir de se défendre lui-même, en défendant la République, et vous donnez aussi à chaque citoyen de l'empire [ici : État] le droit d'être le vengeur de ces attentats s'ils venaient jamais à contester de nouveau cette enceinte et le Gouvernement du pays. (Très bien! très bien!)...

Je sais bien qu'il y a des moments d'aberration dans les multitudes ; qu'il y a des noms qui entraînent les foules comme le mirage entraîne les troupeaux, comme le lambeau de pourpre attire les animaux privés de raison! (Longue sensation.)

Je le sais, je le redoute plus que personne, car aucun citoyen n'a mis peut-être plus de son âme, de sa vie, de sa sueur, de sa responsabilité et de sa mémoire dans le succès de la République!

Si elle se fonde, j'ai gagné ma partie humaine contre la destinée! Si elle échoue, ou dans l'anarchie, ou dans une réminiscence de despotisme, mon nom, ma responsabilité, ma mémoire échouent avec elle et sont à jamais répudiés par mes contemporains ! (Bravos prolongés. Interruptions.)

Eh bien ! Malgré cette redoutable responsabilité personnelle dans les dangers que peuvent courir nos institutions problématiques, bien que les dangers de la République, bien que ses dangers soient mes dangers, et leur perte mon ostracisme et mon deuil éternel, si j'y survivais, je n'hésite pas à me prononcer en faveur de ce qui vous semble le plus dangereux : l’élection du président par le peuple. (Mouvement prolongé. Interruptions.)

Oui, quand même le peuple choisirait celui que ma prévoyance mal éclairée, peut-être, redouterait de lui voir choisir, n'importe : Alea jacta est ! Que Dieu et le peuple prononcent ! Il faut laisser quelque chose à la Providence ! Elle est la lumière de ceux qui, comme nous, ne peuvent pas lire dans les ténèbres de l'avenir ! (Très bien ! Très bien !)

Invoquons-la, prions-la d'éclairer le peuple et soumettons-nous à son décret (Nouvelle sensation.) Peut-être périrons-nous à l'œuvre, nous ? (Non ! Non !) Non, non, en effet, et il serait même beau d'y périr en initiant.son pays à la liberté. (Bravo !)

Eh bien ! Si le peuple se trompe, s'il se laisse aveugler par un éblouissement de sa propre gloire passée ; s'il se retire de sa propre souveraineté après le premier pas, comme effrayé de la grandeur dé l'édifice que nous lui avons ouvert dans sa République et des difficultés de ses institutions ; s'il veut abdiquer sa sûreté, sa dignité, sa liberté entre les mains d'une réminiscence d'empire ; s'il -dit : « Ramenez-moi aux carrières de la vieille monarchie » (Sensation) ; s'il nous désavoue et se désavoue lui-même (Non ! Non !), eh bien ! Tant pis pour le peuple ! Ce ne sera pas nous, ce sera lui qui aura manqué de persévérance et de courage (Mouvement prolongé).

Je le répète, nous pourrons périr à l'œuvre par sa faute, nous, mais la perte de la République ne nous sera pas imputée ! Oui, quelque chose qu'il arrive, il sera beau dans l'histoire d'avoir tenté la République. La République, telle que nous l'avons proclamée, conçue, ébauchée quatre mois, la République d'enthousiasme, de modération, de fraternité, de paix, de protection à la société, à la propriété, à la religion, à la famille, la République de Washington. (Applaudissements.)

Ce sera un rêve, si vous voulez ! Mais elle aura été un beau rêve pour la France et le genre humain ! Mais ce rêve, ne l'oublions pas, il a été l'acte du peuple de Février pendant ses premiers mois ! Nous le retrouverons !

Mais enfin, si ce peuple s'abandonne lui-même, s'il venait à se jouer avec le fruit de son propre sang, répandu si généreusement pour la République en Février et en Juin, s'il disait ce mot fatal, s'il voulait déserter la cause gagnée de la liberté et des progrès de l'esprit humain pour courir après je ne sais quel météore qui brûlerait ses mains !... (Sensation !)

Qu'il le dise ! (Mouvement). »

Source : Moniteur universel, 7 octobre 1848, p. 2734 sq. 

  Pour une proposition de commentaire :  Un président de la république élu au suffrage universel en France ? Le débat fondateur du 6 octobre 1848.

L’expérience de 1849 a tourné court : par l’élection au suffrage universel masculin, les Français placent au pouvoir un Bonaparte comme premier président de l’histoire de France, avant que celui-ci ne balaie tout l’édifice républicain par le coup d’État du 2 décembre 1851, avalisé par la constitution impériale de 1852. César triomphe dans un premier temps, mais il se modère par la suite.

 

Le Second empire est à son tour balayé par la défaite face à la Prusse. Le 4 septembre 1870, la République est installée par surprise par ses partisans, qui prennent de vitesse leurs concurrents. Bon nombre d’acteurs politiques pensaient, en élisant un président – ce sera le général de Mac-Mahon – préparer le retour du roi. Le président était donc un roi caché. L’intransigeance de l’aspirant royal – le comte de Chambord –, la maladresse de Mac-Mahon et la victoire des républicains plus avérés consacre à terme l’installation du président à la tête de l’État, mais un président sans grande autorité.

La Première guerre mondiale ne remet pas en cause un régime qui a mené à la victoire, avec un président qui a pris plus d’importance pendant le conflit. La défaite de 1940 change la donne. Le président Albert Lebrun se rallie à la solution Pétain et accepte donc de saborder le régime. Un homme fort revient à la tête de l’Etat français.

Après l’éclipse de l’État français, le président sans grand pouvoir, choisi par ses pairs, est encore la solution qu’adopte la IVe République en 1946, au grand dam du général de Gaulle. Celui-ci, enseigné par les déboires de la France dès le début du Deuxième conflit mondial, branché pour partie sur une tradition royaliste et, davantage, bonapartiste, dégoûté par le jeu des partis et des parlementaires, hisse un président fort en 1958 au sommet de la Ve République, puissance qu’il ancre profondément par son élection au suffrage universel en 1962. Dans une certaine mesure, on est revenu à la tradition de l’homme fort à la tête de la France. D’un certain point de vue également, le désir royaliste ou bonapartiste couve derrière la façade républicaine.

 

Cependant, la question centrale demeure. Et elle est double : conjuguer la nécessité démocratique et l’efficacité politique.

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