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527-565 - L'empereur Justinien d'après Procope

20 Septembre 2009 , Rédigé par histege Publié dans #Lire

 

L'EMPEREUR JUSTINIEN D’APRÈS PROCOPE

 

 

[L’écrivain Procope, adversaire de Justinien, en dresse ci-dessous un portrait sévère. Ce dernier rend cependant perceptibles les qualités et les défauts de l’empereur.]

 

 

« À peine maître de l'Empire, Justinien entreprit de tout bouleverser. Les usages qu'une loi antérieure prohibait, il les introduisit dans le gouvernement, il abolit en revanche tous ensemble ceux qui existaient et qu'avait consacrés la coutume, désireux, semble-t-il, de régler la constitution de l'État sur les normes dont il s'inspirait pour donner à toute chose un autre visage. Tantôt il substituait aux hautes charges publiques des magistratures de son invention, tantôt il légiférait et modifiait le recrutement de l'armée sans respect du droit ni souci d'utilité, mais pour le seul plaisir de donner son nom à des institutions réputées nouvelles ; quant à celles qu'il ne réforma point sur le champ, il se les attribua tout de même.

Jamais il ne parvint à étancher sa soif de sang et d'or. Non content de piller une foule de maisons appartenant à des gens riches, il convoitait les autres : en effet, il abandonnait aussitôt à des Barbares (quand il ne le gaspillait pas dans de folles constructions) le produit des premiers pillages. Ayant, de même, fait disparaître sans aucun motif une multitude de personnes, il se mettait immédiatement à préparer la mort d'un plus grand nombre encore.

Les Romains vivaient en paix avec tous les hommes. Lui, que cette tranquillité gênait, obéit à sa passion sanguinaire en lançant les Barbares les uns contre les autres. Il convoqua sans cause valable les chefs des Huns et, mû par une lâche prodigalité, il leur distribua des biens considérables, soi-disant comme gage d'amitié : j'ai déjà signalé cette politique, qu'il inaugura sous le règne de Justin. Quant à eux, une fois en possession de ces subsides, ils poussaient délibérément leurs congénères à envahir à l'improviste le territoire impérial avec leurs troupes : aussi bien étaient-ils assez forts pour vendre la paix à qui prétendait si légèrement l'acheter. Alors ils imposaient leur joug à l'Empire romain sans cesser, pour autant, d'être stipendiés par l'empereur ; d'autres suivaient bientôt leurs traces, qui, infligeant au peuple de nouvelles épreuves, pillaient et ravageaient avant de recevoir les libéralités impériales pour prix de leurs méfaits : en un mot, ne laissant échapper aucune occasion favorable, ils s'avançaient et se précipitaient à tour de rôle sur leur proie. Il existe, en effet, un grand nombre de tribus chez ces Barbares : comme elle tirait son origine de largesses inconsidérées, la guerre en faisait pour ainsi dire le tour sans jamais connaître un terme. Par suite, il n'y eut à cette époque aucun point de la terre romaine – plat pays, montagne ou grotte – qui réussît à échapper, en quelque mesure, au pillage, bien au contraire, il arriva que maintes régions tombèrent cinq fois et plus au pouvoir des Huns. Ces maux, et ceux qu'apportèrent aussi les Mèdes, les Sarrazins, les Esclavons, les Antes et autres Barbares, je les ai déjà exposés, il est vrai, dans les ouvrages précédents ; mais ici, comte je l'ai promis au lecteur, je tenais pour nécessaire d'en dénoncer la cause. Ajouterai-je que l'empereur dépensa des millions pour acheter la paix à Chosroès ; mais que, n'écoutant que soi, il prit ensuite la responsabilité de rompre le traité qui la fondait dans le temps même où il travaillait à sceller l'alliance d'Alamoundar (1) et des Huns avec les Perses ? Il me semble l'avoir dit clairement dans l'exposé que j'ai déjà fait de cette question.

Par toutes sortes de moyens, il avait résolu d'inonder la terre de sang humain et d'accroître la somme de ses pillages. Au moment ou se multipliaient et s'aggravaient les maux que les Romains devaient aux troubles et aux guerres, il imagina de tourmenter et de faire périr ses sujets de la manière suivante. Il y a, dans l'ensemble de l'Empire, un grand nombre de doctrines chrétiennes sans valeur qu'on nomme communément "hérésies" : celles des Montanistes, des Sabbatisites et de beaucoup d'autres, qui détournent le plus souvent le jugement des hommes de la voie droite. Il fut ordonné à tous les sectateurs de se rallier à la foi impériale sous peine de perdre, en cas de désobéissance, le droit de disposer de leurs biens en faveur de leurs enfants ou de leurs proches. Les églises tenues par ces hérétiques (ainsi les appelle-t-on), et surtout celles où l’on enseignait la doctrine d'Arius, avaient des trésors qui passent l’imagination : ni le Sénat dans son ensemble, ni aucune classe sociale ne pouvait comparer ses propres biens à ceux-là, car elles possédaient de l'or, de l'argent et des pierres précieuses en quantité inouïes, des maisons et des villages innombrables, et des terres dispersées un peu partout dans le monde ; elles possédaient d'autant plus de ressources de toute nature que jamais aucun prince n'y avait porté la moindre atteinte ; enfin une foule de gens parfaitement recommandables en avait toujours vécu. Justinien, l'empereur, confisqua ces églises pour leur arracher leurs patrimoines : c'était l'arrêt de mort de tous ces gens-là... »

 

D'après Procope, Histoire secrète, § 11, édit. Dindorf, t. III, Bonn, 1838, p. 71-74.

 

1) Alamoundar est un émir arabe.

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