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Autour du film Indigènes de Rachid Bouchareb

21 Mai 2009 , Rédigé par histege Publié dans #L'Algérie et la colonisation française

Circonvallations et circonvolutions autour du film

Indigènes de Rachid Bouchareb

 

 

 

Ce film est un événement dans la production cinématographique française, par son sujet et son traitement. Ce dernier point fait son succès : Rachid Bouchareb réussit à faire un film maîtrisé, intelligent et sensible, avec quelques accents hollywoodiens. C’est le talent du cinéaste qui rend finalement efficace le propos sur les « indigènes », attirant le plus vaste public sur un sujet « étrange », y compris le public qui se sentait jusqu’ici étranger – voire hostile – à cette « étrangeté ». La force déjà reconnue des principaux acteurs, au sein de la profession, des médias et du public (Roschdy Zem, Samy Naceri, Jamel Debbouze et Sami Bouadjila), y contribue également.

 

Quatre tirailleurs « nord-africains » (c’est ce mot qui est utilisé dans la dernière phase de la colonisation pour qualifier ceux qu’on désigne aujourd’hui du terme de « Maghrébins ») s’engagent dans l’armée française pour combattre l’Allemagne nazie et libérer la France, pendant la Deuxième guerre mondiale, sans exclure des motifs personnels. Le film remet à l’honneur la contribution des troupes coloniales dans la victoire contre le nazisme, une contribution oubliée de beaucoup, surtout des hommes politiques, des médias et d’une majeure partie de la société.

 

Ce film, comme tant d’autres, repose la question de la place de l’information et du savoir dans une société donnée. Le rôle des troupes coloniales n’a jamais été méconnu : les acteurs en premier en savent quelque chose. Pour la période récente, les survivants n’oublient rien de leur rôle dans la Deuxième guerre mondiale et dans les guerres de décolonisation. Il en va exactement ainsi des périodes les plus anciennes, malgré la disparition des témoins (Première guerre mondiale et au-delà). Défaites et victoires ne sont pas tues. Un seul exemple suffit : le combat de La Horgne, à Stonne, un petit village des Ardennes, où les tirailleurs algériens et marocains font des prouesses extraordinaires face aux panzers de Guderian, lors de la trouée de Sedan en mai 1940. Dans ce petit secteur, les Allemands n’échappent que de justesse à la défaite, grâce à leur aviation qui vient contrarier la décision au sol. Les acteurs s’en souviennent. Cependant, les officiers français s’arrogent presque toujours la totalité de la gloire dans ces faits d’armes. Les exemples du même genre peuvent s’égrener sans fin : Monte Cassino… Les soldats « indigènes » restent des acteurs de l’ombre. Il est de toute justice de dire que certains officiers ne les ignorent pas totalement. Dans leur cas, il y point l’émotion que donne la fraternité d’armes, autant que le paternalisme militaire habituel, mais aussi un paternalisme de saison, cette fois colonial. Certains journalistes reporters des faits savent quelque chose de cette histoire – c’est moins vrai de leurs successeurs, sujets aux pertes de mémoire médiatique.

Des travaux d’historiens suivent la question, ainsi, pour ne citer que celui de Marc Michel, L’Appel à l’Afrique. Contributions et réactions à l’effort de guerre en Afrique Occidentale Française, 1914-1919, Paris, Publications de la Sorbonne, 1982, 532 p. Mais, la plupart s’éloignent rarement du « temps médiatique »  – le présent d’aujourd’hui. Car s’y mêlent confusément intentions scientifiques et stratégies personnelles. Certains passent trop d’énergie à défendre « leur » os. Le travail d’Olivier Le Cour-Grandmaison, Coloniser. Exterminer. Sur la guerre et l’État colonial,  Fayard, 2005, 365 p., reste dans tous les cas plus méritoire qu’il n’y paraît à certains de ses détracteurs. Les historiens sont des hommes, comme les autres. Il y a peu de travaux véritables sur les troupes coloniales des périodes plus anciennes.

Pour que les témoignages des acteurs, les relations des journalistes contemporains et les travaux d’historiens réussissent à pénétrer dans chacun des champs, qu’il soit scientifique, éducatif, politique, médiatique ou social, ils ont à ouvrir bien des clôtures et à franchir bien des circonvallations. Souvent, ils n’y parviennent pas : les faits et les analyses restent affaire des tenants des mémoires, des érudits et des spécialistes. Certains opèrent le transit d’un champ à l’autre. Ainsi, Mehdi Laloui et Philippe Bernard, auteurs du documentaire Poilus d’ailleurs, Productions Mémoires vives, 1998. Il faut dans tous les cas une transcription médiatique, avec les accommodations exigées par le champ médiatique. Il est toujours heureusement des hommes libres qui s’y attellent sans avoir de lien atavique avec leur sujet. L’inscription médiatique reste souvent le fait d’auteurs, issus plus ou moins des groupes que l’on veut remettre en scène. L’exemple le plus remarquable – et cela se conçoit aisément et à juste titre – concerne la mémoire et l’histoire de la Shoah, portées surtout par des auteurs du monde juif et/ou d’Israël. Mais, il faut de la compétence scientifique et de la sensibilité, à l’exemple d’Abdelmalek Sayad, auteur de travaux pionniers sur l’immigration maghrébine. Pour qu’une parole, scientifique ou pas, accède au plus grand nombre et déchire le voile qui l’empêche de circuler pour en concurrencer d’autres, il faut le talent d’un écrivain, d’un témoin d’exception, d’un cinéaste, d’un documentariste ou… un bon spectacle, divertissant et instructif. Le journaliste Serge Bilé attire l’attention sur les Noirs dans les camps nazis, Éditions du Rocher, 2005, 157 p. Yamina Benguigui suit les destins d’immigrés avec sensibilité et humanité dans ses documentaires et ses téléfilms.

Certains « spécialistes » ont beau jeu de critiquer les erreurs de « non spécialistes ». Mais, qu’est-ce qui compte ? Est-ce d’attendre qu’un spécialiste bariolé de médailles vienne dire enfin les « choses », quand beaucoup d’entre eux ne font qu’effleurer les sujets ? Ceux-là ne s’y intéressent guère en réalité, les tiennent pour des « sous-sujets », les évoquent dans des biais entendus ou les euphémisent pour des raisons conscientes ou inconscientes. Ne convient-il pas davantage de faire le fruit du travail d’un non spécialiste assez honnête, qui met le doigt sur une question nécessaire, au prix de quelques ratés ? Qui fait le mieux œuvre utile à tous ?

 

Les « tirailleurs » s’inscrivent totalement dans la question du savoir et de l’information. En fait, c’est l’ensemble des troupes issues des populations sous domination coloniale qu’il faut considérer. Ici, on évoquera une période plus ancienne que les épisodes des deux guerres mondiales. La dénomination des armes est d’ailleurs plurielle. Les zouaves sont créés dès le début de la conquête française en Algérie, le 1er octobre 1830 et reprennent un modèle mis en place par les Turcs, y compris par le bey de Tunis. Le mot procède du terme arabe de zwawa, lui-même produit de la transphonétisation du berbère igawawen (habitants d’un groupe de tribus de la Grande Kabylie). Les zouaves sont par extension des mercenaires kabyles. Mais, vu le succès de la troupe, de nombreux Français s’y engagent. Ils y deviennent rapidement majoritaires. L’infanterie légère des tirailleurs naît le 4 juin 1832. La cavalerie régulière des spahis reproduit la formation militaire ottomane. Créés d’abord le 24 juin 1833 sous la forme de cavaliers irréguliers, ils sont régularisés dès le 6 septembre 1834. Les chasseurs d’Afrique sont une acclimatation de chasseurs français, notamment des chasseurs d’Orléans, commencée en 1840. Il est également des goumiers, terme arabe qui au départ qualifie la cavalerie irrégulière des tribus et des chefs.

Ces troupes gagnent leur droit d’exister militairement lors de la conquête de l’Algérie par la France, aux côtés des troupes amenées de France et dans la lutte contre leurs compatriotes algériens.[1] D’ailleurs, ils sont envoyés les premiers au feu, placés dans les situations les plus périlleuses. Ils servent d’éclaireurs. Ils flanquent les colonnes en marche. Ils doivent escalader ou franchir les reliefs les plus difficiles. Ils font les combats d’avant-garde et surtout, les plus dangereux, dans la « guerre d’Afrique », les combats d’arrière-garde. L’ « armée d’Afrique », qu’il faut comprendre alors par l’armée française en Algérie, est un alliage de troupes venant de France et de troupes recrutées sur place ; certaines ayant une mixité à l’intérieur même des régiments, comme les zouaves. C’est elle qui réalise la longue conquête de l’Algérie. C’est elle qui assure plus tard celle de la Tunisie en 1881, puis du Maroc en 1911-1912. En attendant, après l’expérience des zouaves pontificaux envoyés à Rome en 1849, la première grande épreuve est la guerre de Crimée, 1854-1855, première guerre moderne. Là, les zouaves surtout, mais aussi les tirailleurs, surnommés également turcos – les premiers bataillons de tirailleurs étaient composés de nombreux Turcs, écrivent une grande page de gloire, pour rester dans une écriture militaire. Quelques uns, fustigés pour des raisons disciplinaires, auront droit à l’épithète de zéphyrs. Ils forcent l’admiration des vainqueurs Britanniques, en particulier, mais aussi des vaincus, Russes. On les consacre meilleure troupe du monde. Ainsi, les tirailleurs du général Bosquet, qui a fait toute sa carrière et qui a acquis tous ses grades en Algérie, vient sauver in extremis à Inkermann un corps britannique de la défaite face aux Russes. Plus généralement, c’est toute l’armée d’Afrique qui devient l’espoir de la nation française : elle est fêtée en France. La guerre d’Italie (1859) maintient la gloire. Elle participe à des expéditions lointaines comme en Syrie (1860-1861), en Chine (1860) et au Mexique.

Mais, au Mexique (1861-1867), la défaite finale du corps expéditionnaire français commence à ternir son image. Le désastre de 1870 face à la Prusse lui porte un tort immense. En France, au-delà de l’armée dans son ensemble, c’est l’armée d’Afrique qu'on accuse en particulier d'être responsable de la défaite. L’Afrique n'est plus qu'une mauvaise école de guerre. Ses généraux qui ont pris les rênes de l’armée ne sont pas montrés à la hauteur, à quelques exceptions près comme Chanzy ou Faidherbe. Pourtant, grâce à elle, leurs devanciers, comme Lamoricière, Cavaignac, Saint-Arnaud ont accédé à des carrières politiques. Cela n'empêchera cependant pas un Mac-Mahon de devenir président de la république. Désormais, la vraie guerre, la guerre moderne, c’est la guerre européenne ; l’efficience napoléonienne s’est perdue. L’efficacité de la machine de guerre prussienne est désormais la référence mondiale. Les troupes « indigènes » participeront à l’extension de l’empire colonial français : le Sahara, le Haut-Niger (1892-1894), Dahomey (1892-1894)… Madagascar (1895-1898), plusieurs expéditions en Chine, la conquête du Tonkin (1883-1885)...

Les « indigènes » contribuent de manière importante au premier conflit mondial, directement par le recrutement de soldats, indirectement par la fourniture de main-d’œuvre. Les champs de tombes de la France du Nord et de l’Est en témoignent et pas seulement à Verdun. Pour les musulmans, par exemple, les tombes sont orientées vers La Mecque. Tous, même les inconnus, ont droit à l’épitaphe « Mort pour la France ». Dans un raccourci saisissant, « la plus grande France », fond tout le monde dans la nation française, la France du pré carré. Mais, les statuts inégaux demeurent. Nombre d’Algériens, par exemple découvriront une autre France. C’était déjà le cas pour certains d’entre eux dès le milieu du XIXe siècle. Mais, cette fois avec le sentiment renaissant de l’indépendance. Le petit-fils du sultan Abdelkader (‘Abd al-Qâdir), principal chef de la résistance algérienne à la conquête française, participe à la conquête du Maroc et au premier conflit mondial : il réclame l’indépendance lors de la Conférence de la Paix en 1919… personne ne l’entend. Les « indigènes », participent, on le sait, au Second conflit mondial. Face aux tirailleurs sénégalais (terme générique, qui ne se réduit pas exclusivement aux Sénégalais), dès le début de la guerre, les nazis, ayant une « trouille bleue » des noirs, dans la forêt des Ardennes, vont jusqu’à larguer des tracts par avion appelant à une guerre entre civilisés – « blancs ». Alors que l’aviation allemande tournoie dans les airs de Marseille, Ahmed ben Bella, bientôt un des chefs du mouvement de libération pendant la guerre d’Algérie et, ensuite, premier président de ce pays, raconte qu’il était le seul à oser tirer avec la DCA. Tous ses compagnons, abattus par la défaite, ne pensaient qu’à détourner les attaques et les représailles. Dès la fin de la guerre avec l’Allemagne, des Algériens défilent pour fêter le 8 mai 1945. On darde un drapeau algérien. C’est le signal d’un raidissement colonial immédiat : répression, révolte et répression, dans le sang, comme à Sétif. La dernière guerre d’Algérie commence. Les soldats « indigènes » participent aux guerres de défense de la colonisation comme en Indochine. Les Vietnamiens sont surpris de voir arriver des tirailleurs « Nord-Africains ». Une fraction de ces soldats passe dans le combat pour l’indépendance. En Algérie, les indépendantistes n’ont parfois à combattre, en première ligne, que des tirailleurs sénégalais ou des harkas d’Algériens. Les guerres coloniales sont également des guerres civiles.

Sur le long de la période coloniale, la plupart des « indigènes », malgré leurs mérites, n’ont pu accéder aux grades d’officiers supérieurs. Problème de langue, d’instruction et de  capacité invoque-t-on. Infériorisation de principe et problème de confiance assurément. Ces conflits passés, beaucoup sont démobilisés. Mais, l’égalité devant les actes, les épreuves, les blessures ou la mort n’ouvre pas sur l’égalité des droits acquis. Ni égalité dans la reconnaissance, ni égalité dans les pensions. Ces soldats « indigènes » voient leur rémunération pour services rendus marchandée et diminuée.

Alors, pourquoi « Indigènes » ? Le mot est ancien. Après un hapax, en 1532, disent les auteurs du dictionnaire Le Robert, celui-ci fait une apparition régulière à partir de 1743, en provenance du latin indigena. Il désigne les habitants du pays. Le terme est fréquemment utilisé dans la seconde partie du XVIIIe siècle, pas forcément de manière péjorative et qualifie des populations, y compris des provinces du royaume de France. Le terme émigre tout naturellement, embarqué dans les bagages mentaux des soldats français, dès le début de la conquête coloniale, comme en Algérie à partir de 1830. Il en est ainsi d’autres territoires coloniaux et parfois de manière plus précoce, comme au Sénégal. Mais, en situation coloniale, le terme se charge de négativité. L’ « indigène » connote une idée de localité et un rapport d’antécédence. Cependant, il n’est ni ethnicisé (ethnonyme), ni territorialisé (toponyme). Il ne recèle pas non plus d’idée religieuse ou culturelle. Un couple se forme : le colon et l’ « indigène ». Le premier se construit une supériorité et construit l’infériorité de l’autre. Ensuite, l’ « indigène » intériorise ces constructions – et devient donc le colonisé – ou leur résiste, pour exister indépendamment.

D’une manière qui peut paraître surprenante, l’habitant antécédent devient l’étranger dans son propre pays et le « colon » en devient le naturel légitime. Par un processus de naturalisation, les Européens captent exclusivement l’identité algérienne : ce sont eux, désormais et de leur point de vue, les « Algériens ». Les « indigènes », au mieux, étaient tous des « Algériens musulmans » ou encore des « Arabes » pour la majorité et, pour certains, des « Berbères ». Quant aux juifs, d’abord comptés de manière indifférenciée dans le groupe des « indigènes » Algériens, ils deviendront ensuite des « juifs indigènes » par rapport aux juifs de France, avant d’accéder à la nationalité française par le décret Crémieux de 1870, à l’exception de ceux du Mzab.

Un statut politique et juridique cristallise bientôt l’ « indigénat » en Algérie par la loi du 28 juin 1881. En 1887, il est étendu à toutes les colonies françaises. C’est le triomphe de la colonisation civile. Il institue une séparation étanche entre le colon et l’ « indigène » et, pour ce dernier particulièrement, consacre la distinction, l’infériorisation dans tous les domaines, mais fixe également un seuil, qui peut être entendu comme une protection minimale – une limite à la destruction totale de « l’indigène ». Le vocable « indigène » se charge d’une négativité totale, au moins pour une frange très conservatrice du milieu colonial. Il atteint des cas paroxystiques, où la colonisation devient une forme majeure du « totalitarisme », mot que l’on sait très à la mode. La pensée totalitaire est celle qui mène à la négation large ou totale de l’autre. La politique totalitaire est celle qui organise et applique l’extermination massive de l’autre. Ainsi, la colonisation a une idéologie totalitaire, mais elle n’est pas systématiquement exterminatrice. L’étrangeté est même donnée à voir et prend parfois la couleur de l’exotisme rivé à une sous-humanité, comme dans cas des zoos humains.[2] Les massacres coloniaux sont cependant légion, certains avec des accents génocidaires. D’autres éléments du milieu colonial mettent leurs espoirs dans une dérivation : l’extinction progressive de l’autre, plus ou moins encouragée, mais souvent de manière indirecte ou sa réduction au stade de minorité irrémédiablement vaincue et contenue.

Avec la décolonisation et les indépendances, s’opère une mue par laquelle l’indigène devient l’immigré. Pascal Blanchard et Nicolas Bancel relatent le cheminement De l’indigène à l’immigré[3]. Malgré l’accès à la nationalité française de bon nombre d’entre eux et malgré la naissance française des générations les plus récentes, une ligne imaginaire les tient dans « l’immigration ». Ces derniers sont bien pourtant de véritables indigènes, des natifs, des nationaux, des aborigènes, des autochtones… comme on veut. Pourtant, ils sont renvoyés dans un ailleurs qui est au-delà de la France et qui seul les qualifie. Ce qui reste de l’indigène à l’ « immigré », c’est l’étrangeté, conçue comme irréductible ; c’est le refus d’ouvrir sa cité ; c’est l’absence de rencontre possible, quelles que soient les métamorphoses de l’identité. Au refus de s’intégrer ou de « s’assimiler » – il a existé, mais existe de moins de moins –, beaucoup plus souvent évoqué, depuis les débuts de la colonisation, on oublie l’action puissamment agissante du refus d’intégrer, voire du refus d’assimiler. 
         Les premières générations d’immigrés, comme les « indigènes », avaient appris à se taire, à se faire petits jusqu’à disparaître du décor. Surtout pas de vagues. Surtout ne pas attirer l’attention. Obéissants, dociles, reconnaissants, laborieux et frugaux. Les dernières générations sont en rupture avec un passé colonial qu’elles ne connaissent pas et en butte avec une histoire de France trop souvent sélective. Elles sont d’ailleurs beaucoup plus en prise avec l’histoire de France qu’on ne le dit, celle plutôt et pour aller vite, de 89. Une histoire anglo-saxonne avec ses revendications particularistes ou communautaristes. Une histoire de l’Europe également, jusqu’à ses accents fascisants. Quelques uns, bien visibles, se donnent à la droite conservatrice. Une histoire, pour prendre un territoire particulier, du Maghreb, du nationalisme arabe et, jusqu’à récemment, de l’islamisme. Tout le spectre de la diversité s’y trouve. Mais, c’est selon nous la première qui domine, assez silencieusement. Pour résumer, une fraction des dernières générations est entrée dans la revendication, plus ou moins tonitruante. Après « SOS racisme », surgissent par exemple les « Indigènes de la République ». À leur propos, le fond de la question est parfaitement clair et justifié, mais les intentions et les stratégies sont ambiguës. En effet, seuls les aveugles n’ont pas pris la mesure de l’ampleur des discriminations qui sont à l’œuvre, même si des progrès sont indéniables, quoique lents et anonymes – ce sont les meilleurs. Ambiguës parce qu'elles ne sont pas toujours exemptes d'intolérance, d'antirépublicanisme et de déformations dans la perception de l'histoire.
         Cependant, république et société ne se confondent pas totalement. La république est le cadre et reste une aspiration. À condition que certains ne la vident pas préalablement de sa substance et de sa raison d’être pour ensuite l’affubler de vices et d’impuissances, pour qu’enfin, accablée suffisamment, ils puissent mieux l’abattre. Les plus grands progrès sont ceux que fait la société, c’est-à-dire les hommes, individuellement et collectivement – que l’on réduit bizarrement à une question de « mentalités » –, bien moins ceux qu’enclenchent l’État ou la République. Qu’est-ce que la république sans républicains ? La république est cet espace d’égalité et de justice qui permet au plus grand nombre, dans sa diversité la plus large, de vivre ensemble.

 

 

© Abdel-Aziz Sadki / 21-05-2009


[1] D’ailleurs, ils restent véritablement compatriotes, malgré les apparences. Et, ce n’est pas la chose la moins intéressante de la période. Presque toujours, se mêlent violence et déférence dans les combats.

[2] Voir à ce sujet Nicolas Bancel, Pascal Blanchard, Gilles Boëtsch, Éric Deroo, Zoos humains. Au temps des exhibitions humaines,  La Découverte, 2004, 486 p.

[3] Gallimard, 1998, 128 p.

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